PARTIE II, LETTRE III. 27J
Commencez par satisfaire là-dessus votre empresse ment, pour lire ensuite posément cette lettre, car je vous préviens que son sujet demande toute votre attention;
Je connois les hommes ;* j'ai vécu beaucoup en peu d années ; j'ai acquis une grande expérience à mes dépens, et c'est le chemin des passions qui m'a conduit à la philosophie. Mais de tout ce que j'ai observé jusqu'ici je n'ai rien vu de si extraordinaire que vous et votre amant. Ce n'est pas que vous ayez ni l'un ni l'autre un caractère marqué dont on puisse au premier coup-d'œil assigner les différences , et il se pourroit bien que cet embarras de vous définir vous fît prendre pour des aines communes par un observateur superficiel. Mais c'est cela même qui vous distingue, qu'il est impossible de vous distinguer, et que les traits du modèle commun , dont quelqu'un manque toujours à chaque individu , brillent tous également dans les vôtres. Ainsi chaque épreuve d'une estampe a ses défauts particuliers qui lui servent de caractère ; et s il en vient une qui soit parfaite, quoiqu'on la trouve belle au premier coup-d'œil, il faut la considérer long-temps pour la reconnoître. La première fois que je vis votre amant , je fus frappé d'un sentiment nouveau qui n'a fait qu'augmenter de jour en jour, à mesure que la raison l'a justifié. A votre égard, ce fut tout autre chose encore , et ce sentiment fut si vif que je me trompai sur sa nature. Ce n'étoit pas tant la différence des sexes qui produisoit cette impression , qu'un caractère encore plus marqué de perfection que le cœur sent, même indépendamment de l'amour; Je
vois bien ce que vous seriez sans votre ami, je ne vois pas de même ce qu'il seroit sans vous : beaucoup d'hommes peuvent lui ressembler, mais il n'y a qu'une Julie au inonde. Après un tort que je ne me pardonnerai jamais , votre lettre vint m'éclairer sur mes vrais sentiments. Je connus que je n'étois point jaloux, ni par conséquent amoureux ; je connus que vous étiez trop aimable pour moi ; il vous faut les prémices d une ame , et la mienne ne seroit pas digne de vous.
Dès ce moment je pris pour votre bonheur mutuel un tendre intérêt qui ne s'éteindra point. Croyant lever toutes les difficultés , je fis auprès de votre père une démarche indiscrète dont le mauvais succès n'est qu'une raison de plus pour exciter mon zèle. Daignez m'écouter, et je puis réparer encore tout le mal que je vous ai fait.
Sondez bien votre cœur, ô Julie ! et voyez s'il vous est possible d éteindre le feu dont il est dévoré. Il fut un temps peut-être où vous pouviez en arrêter le progrès : mais si Julie, pure et chaste, a pourtant succombé, comment se relévera-t-elle après sa chute? comment résistera-t-elle à l'amour vainqueur, et armé de la dangereuse image de tous les plaisirs passés? Jeune amante , ne vous en imposez plus , et renoncez à la confiance qui vous a séduite : vous êtes perdue s'il faut combattre encore : vous serez avilie et vaincue , et le sentiment de votre honte étouffera par degrés toutes vos vertus. L'amour s'est insinué trop avant dans la substance de votre ame pour que vous puissiez jamais l'en chasser; il en renforce et pénétre tous lo> traits comme une eau forte et corrosive; vous n'en