‹ ŒuvresChapitre 128 sur 279 · PARTIE II, LETTRE III, P · texte numérisé non relu

PARTIE II, LETTRE III, P

nous partirons pour vous aller joindre, et vous ne quitterez la maison paternelle que sous la conduite, de votre époux.

Je vous laisse à vos réflexions ; mais , je le répète , craignez Terreur des préjugés et la séduction des scrupules, qui mènent souvent au vice par le chemin de 1 honneur. Je prévois ce qui vous arrivera si vous rejetez mes offres. La tyrannie d'un père intraitable vous entraînera dans l'abîma que vous ne connaîtrez qu'après la chute. Votre extrême douceur dégénère quelquefois en timidité : vous serez sacrifiée à la chimère des conditions '. Il faudra contracter un engagement désavoué par le cœur. L'approbation publique sera démentie incessamment par le cri de la conscience ; vous serez honorée et méprisable : il vaut mieux être oubliée et vertueuse..

P. S. Dans le doute de votre résolution , je vous écris à l'insu de notre ami , de peur qu'un refus de votre part ne vint détruire en un instant tout l'effet de mes soins.

LETTRE IV

DE JULIE A CLAIRE

Oh ! ma chère , dans quel trouble tu m'as laissée tier au soir! et quelle nuit j'ai passée en rêvant à

1 La chimère des conditions ! c'est un pair d'Angleterre qui parle ainsi ! et tout ceci ne seroit pas une fiction ! Lecteur, qufei> dites-vous ?.

278 LA NOUVELLE IIÉLOÏSE.

cette fatale lettre ! Non, jamais tentation plus dangereuse ne vint assaillir mon cœur, jamais je n éprouvai de pareilles agitations , et jamais je n'aperçus moins le moyen de les apaiser. Autrefois une certaine lumière de sagesse et de raison dirigeoit ma volonté; dans toutes les occasions embarrassantes , je discei nois d'abord le parti le plus honnête , et le prenois à linstant. Maintenant, avilie et toujours vaincue, je ne fais que flotter entre des passions contraires : mon foible coeur n'a plus que le choix de ses fautes ; et tel est mon déplorable aveuglement , que si je viens par hasard à prendre le meilleur parti , la vertu ne m'aura point guidée, et je n'en aurai pas moins de remords. Tu sais quel époux mon père me destine; tu sais quels liens l'amour m'a donnés. Veux-je être vertueuse , l'obéissance et la foi m'imposent des devoirs opposés. Veux-je suivre le penchant de mon cœur; qui préférer d'un amant ou d'un père? Hélas ! en écoutant l'amour ou la nature , je ne puis éviter de mettre l'un ou 1 autre au désespoir ; en me sacrifiant au devoir, je ne puis éviter de commettre un crime ; et , quelque parti que je prenne, il faut que je meure à-la-fois malheureuse et coupable.

Ah ! chère et tendre amie, toi qui fus toujours mon unique ressource, et qui m'as tant de fois sauvée de la mort et du désespoir, considère aujourd'hui l'horrible état de mon ame, et vois si jamais tes secourables soins me furent plus nécessaires. Tu sais si tes avis sont écoutés ; tu sais si tes conseils sont suivis ; tu viens de voir, au prix du bonheur de ma vie, si je sais déférer aux leçons de l'amitié. Prends donc pitié

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