‹ ŒuvresChapitre 130 sur 279 · PARTIE II , LETTRE V · texte numérisé non relu

PARTIE II , LETTRE V

damne , la raison le blâme et l'approuve , le devoir se tait ou s'oppose à lui-même; les suites sont également à craindre de part et d autre ; tu ne peux ni rester indécise ni bien choisir; tu n as que des peines à comparer, et ton cœur seul en est le juge. Pour moi, 1 importance de la délibération m épouvante, et son effet m attriste. Quelque sort que tu préfères, il sera toujours peu digne de toi ; et ne pouvant ni te montrer un parti qui te convienne, ni te conduire au vrai bonheur , je n'ai pas le courage de décider de ta destinée. Voici le premier refus que tu reçus jamais de ton amie ; et je sens bien, par ce qu il me coûte, que ce sera le dernier : mais je te trahirois en voulant te gouverner dans un cas où la raison même s impose silence, et où la seule règle à suivre est d écouter ton propre penchant.

Ne sois pas injuste envers moi, ma douce amie, et ne me juge point avant le temps. Je sais qu il est des amitiés circonspectes qui , craignant de se compromettre, refusent des conseils dans les occasions difficiles, et dont la réserve augmente avec le péril des amis. Ah ! tu vas connoître si ce cœur qui t'aime connoît ces timides précautions ! souffre qu au lieu de te parler de tes affaires, je te parle un instant des miennes.

N as-tu jamais remarqué, mon ange, à quel point tout ce qui t'approche s attache à toi ? Qu'un père et une mère chérissent une fille unique, il n'y a pas, je le sais , de quoi s'en fort étonner; qu'un jeune homme ardent s'enflamme pour un objet aimable, cela n'est pas plus extraordinaire. Mais qu à 1 âge mùr, un homme

282 LA NOUVELLE IIÉLOÏSE.

aussi froid queM. de Wolmar s'attendrisse en te voyant pour la première fois de sa vie ; que toute une famille t'idolâtre unanimement ; que tu sois chère à mon père, cet homme si peu sensible , autant et plus peut-être que ses propres enfants ; que les amis, les connoissances, les domestiques , les voisins, et toute une ville entière, t adorent de concert, et prennent à toi le plus tendre intérêt: voilà, ma chère, un concours moins vraisemblable , et qui n'auroit point lieu s il 11 avoit en ta personne quelque cause particulière. Sais-tu bien quelle est cette cause? Ce n'est ni ta beauté, ni ton esprit, ni ta grâce, ni rien de tout ce qu'on entend par ie don de plaire : mais c est cette ame tendre et cette douceur Rattachement qui n a point d égale ; c'est le don d'aimer, mon enfant, qui te fait aimer. On peut résister à tout , hors à la bienveillance ; et il n'y a point de moyen plus sûr d'acquérir l'affection des autres , que de leur donner la sienne. Mille femmes sont plus belles que toi ; plusieurs ont autant de grâces ; toi seule'as, avec les grâces, je ne sais quoi de plus séduisant qui ne plaît pas seulement , mais qui touche et qui fait voler tous les cœurs au-devant du tien. On sent que ce tendre cœur ne demande qu à se donner, et le doux sentiment qu'il cherche le va chercher à son tour.

Tu vois, par exemple, avec surprise, l'incroyable affection de mi lord Edouard pour ton ami ; tu vois son zèle pour ton bonheur ; tu reçois avec admiration ses offres généreuses ; tu les attribues à la seule vertu :.et ma Julie de s'attendrir ! Erreur, abus, charmante cousine ! A dieu ne plaise que jexténne les bienfaits de

Page 1