‹ ŒuvresChapitre 137 sur 279 · PARTIE II, LETTRE VII. 2g · texte numérisé non relu

PARTIE II, LETTRE VII. 2g

Peux-lu t'en prendre à moi , si je me suis perdue par une aveugle confiance, et si mes desseins n'ont point réussi? Que tu rougirois de tes duretés si tu connoissois quel espoir m'avoit séduite, quels projets j'osai former pour ton bonheur et le mien, et comment ils se sont évanouis avec toutes mes espérances ! Quelque jour, j ose m'en flatter encore , tu pourras en savoir davantage , et tes regrets me vengeront alors de tes reproches. Tu sais la défense de mon père; tu n'ignores pas les discours publics ; j'en prévis les conséquences, je te les fis exposer, tu les sentis comme nous ; et pour nous conserver l'un à 1 autre , il fallut nous soumettre au sort qui nous séparoit.

Je t'ai donc chassé, comme tu l'oses dire! Mais pour qui l'ai-je fait, amant sans délicatesse? Ingrat! c'est pour un cœur bien plus honnête qu'il ne croit l'être, et qui mourroit mille fois plutôt que de me voir avilie. Dis-moi , que deviendras-tu quand je serai livrée à l'opprobre? Espères-tu pouvoir supporter le spectacle de mon déshonneur? Viens, cruel, si tu le crois , viens recevoir le sacrifice de ma réputation avec autant de courage que je puis te l'offrir. Viens , ne crains pas détre désavoué de celle à qui tu fus cher. Je suis prête à déclarer à la face du ciel et des hommes tout ce que nous avons senti l'un pour l'autre ; je suis prête à te nommer hautement mon amant, à mourir dans tes bras d'amour et de honte : j aime mieux que le monde entier connoisse ma tendresse que de t'en voir douter un moment, et tes reproches me sont plus amers que l'ignominie.

Finissons pour jamais ces plaintes mutuelles , je

3f)4 LA NOUVELLE HÉLOÏSE.

ten conjure; elles me sont insupportables. O dieu! comment peut-on se quereller quand on s aime, et perdre à se tourmenter l'un Taufre des moments où Ion a si grand besoin de consolation ! Non, mon ami, que sert de feindre un mécontentement qui n'est pas? Flaignons-nous du sort et non de 1 amour. Jamais il ne forma d'union si parfaite; jamais il n'en forma de plus durable. Nos âmes trop bien confondues ne sauroient plus se séparer; et nous ne pouvons plus \ivre éloignés l'un de 1 autre, que comme deux parties d'un même tout. Comment peux-tu donc ne sentir que tes peines? comment ne sens-tu point celles de ton amie? comment n entends-tu point dans ton sein ses tendres gémissements? Combien ils sont plus douloureux que tes cris emportés ! combien , si tu partageois mes maux, ils te seroient plus cruels que les tiens mêmes ! Tu trouves ton sort déplorable ! Considère celui de ta Julie, et ne pleure que sur elle. Considère dans nos communes infortunes l'état de mon sexe et du tien, et juge qui de nous est le plus à plaindre. Dans la force des passions , affecter d'être insensible ; en proie à mille peines, paroître joyeuse et contente; avoir l'air serein et lame agitée ; dire toujours autrement qu on ne pense ; déguiser tout ce qu on sent ; être fausse par devoir, et mentir par modestie; voilà l'état habituel de toute fille de mon âge. On passe ainsi ses beaux jours sous la tyrannie des bienséances, qu'aggrave enfin celle des parents dans un lien mal assorti. Mais on gêne en vaiu nos inclinations ; le cœur ne reçoit de lois que de lui-même; il échappe à l'esclavage; il se donne à son gré. Sous un joug de fer que le ciel n im-

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