PARTIE II, LETTRE X. 3o
pût dire un jour en les admirant : Pouvoit-il moins faire ? il fut aimé de Julie !
P. S. Des nœuds abhorrés et peut-être inévitables ! Que signifient ces mots? Ils sont dans sa lettre. Claire, je m'attends à tout; je suis résigné, prêt à supporter mon sort. Mais ces mots... jamais, quoi qu'il arrive, je ne partirai d'ici que je n'aie eu l'explication de ces mots-là.
LETTRE XI
DE JULIE
Il est donc vrai que mon aine n'est pas fermée au plaisir, et qu'un sentiment de joie y peut pénétrer encore! Hélas! je crovois depuis ton départ n'être plus sensible qu'à la douleur ; je croyois ne savoir que souffrir loin de toi, et je n imaginois pas même des consolations à ton absence. Ta charmante lettre à ma cousine est venue me désabuser; je l'ai lue et baisée avec des larmes d'attendrissement : elle a répandu la fraîcheur d'une douce rosée sur mon cœur séché d'ennuis et flétri de tristesse ; et j'ai senti , par la sérénité qui m en est restée, que tu n'as pas moins d'ascendant de loin que de près sur les affections de ta Julie.
Mon ami , quel charme pour moi de te voir reprendre cette vigueur de sentiments qui convient au courage d'un homme ! Je t'en estimerai davantage , et m'en mépriserai moins de n'avoir pas en tout avili la
J»o8 LA NOUVELLE HÉLOÏfsE.
dignité d'un amour honnête, ni corrompu deux cœurs à-Ia-fois. Je te dirai plus, à présent que nous pouvons parler librement de nos affaires ; ce qui aggravoit mon désespoir étoit de voir que le tien nous ôtoit la seide ressource qui pouvoit nous rester dans l'usage de tes talents. Tu connois maintenant le digne ami que le ciel ta donné : ce ne seroit pas trop de ta vie entière pour mériter ses bienfaits ; ce ne sera jamais assez pour réparer l'offense que tu viens de lui faire , et j espère que tu n'auras plus besoin d'autre leçon pour contenir ton imagination fougueuse. C est sous les auspices de cet homme respectable que tu vas entier dans le monde; c'est à l'appui de son crédit, c'est guidé par son expérience que tu vas tenter de venger le mérite oublié des rigueurs de la fortune. Fais pour lui ce ■que tu ne ferois pas pour toi ; tâche au moins d honorer ses bontés en ne les rendant pas inutiles. Vois quelle riante perspective s offre encore à toi; vois quel succès tu dois espérer dans une carrière où tout concourt à favoriser ton zélé. Le ciel ta prodigué ses dons; ton heureux naturel, cultivé par ton goût, ta doué de tous les talents; à moins de vingt-quatre ans tu joins les grâces de ton âge à la maturité qui dédommage plus tard du progrès des ans ;
Frutto senilc in su '1 giovenil flore .
L'étude n'a point émoussé ta vivacité ni appesanti ta personne : la fade galanterie n'a point rétréci ton esprit ni hébété ta raison. L'ardent amour, en t'inspirant tous les sentiments sublimes dont il est le père.
' Les fruits de l'automne sur la fleur du printemps.