‹ ŒuvresChapitre 149 sur 279 · PARTIE II, LETTRE XL 3ot · texte numérisé non relu

PARTIE II, LETTRE XL 3ot

t'a donné cette élévation d'idées et cette justesse de sens (') qui en s'ont» inséparables. A sa «louée chaleur j'ai vu ton aine déployer ses brillantes [acuités, connue une fleur s'ouvre aux rayons du soleil : tu as à-la-fois tout ce qui mène à la fortune et tout ce qui la fait mépriser. Il ne te manquoit, pour obtenir les honneurs du inonde, (pie d'y daigner prétendre, et j'espère qu'un objet plus cher à ton cœur te donnera pour eu\ le zélé dont ils ne sont pas dignes.

Omon doux ami, tu vas t'éloignerde moi!.... ô mon bien-aimé, tu vas fuir ta Julie!.... Il le faut; il faut nous séparer si nous voulons nous revoir heureux un jour; et L'effet des soins (pie tu vas prendre est notre dernier espoir. Puisse une si chère idée t animer, te consoler durant cette amère et longue séparation! puisse-t-elle te donner cette ardeur qui surmonte les obstacles et dompte la fortune ! Hélas ! le monde et les affaires seront pour toi des distractions continuelles , et feront une utile diversion aux peines de l'absence. Mais je vais rester abandonnée à moi seide, ou livrée aux persécutions ; et tout me forcera de te regretter sans cesse. Heureuse au moins si de vaines alai mes n'aggravoient mes tourments réels, et si, avec mes propres maux, je ne sentois encore en moi tous ceux auxquels tu vas texposer !

Je frémis en songeant aux dangers de mille espèces que vont courir ta vie et tes moeurs. Je prends en toi toute la confiance qu'un homme peut inspirer: mais, puisque le sort nous sépare, ah! mon ami,, pourquoi

' Justesse île sens inséparable de l'amour! Bonne Julie, elle De brille pas ici dans le vôti i

3lO LA NOUVELLE HÉLOÏSE.

11 es-tu qu'un homme? Que de conseils te seroient nécessaires dans ce monde inconnu où tu vas Rengager ! Ce n'est pas à moi, jeune, sans expérience, et qui ai moins d'étude et de réflexion que toi , qu'il appartient de te donner là-dessus des avis; c'est un soin que je laisse à milord Edouard. Je me borne à te recommander deux choses , pareequ elles tiennent plus au sentiment qu'à l'expérience, et que, si je connois peu le monde, je crois bien connoitre ton cœur; n abandonne jamais la vertu, et n oublie jamais ta Julie.

Je ne te rappellerai point tous ces arguments subtils que tu m'as toi-même appris à mépriser, qui remplissent tant de livres et n'ont jamais fait un honnête homme. Ah! ces tristes raisonneurs! quels doux ravissements leurs cœurs n'ont jamais sentis ni donnés ! Laisse, mon ami, ces vains moralistes, et rentre au fond de ton ame : c'est là que tu retrouveras toujours la source de ce feu sacré qui nous embrasa tant de fois de l'amour des sublimes vertus ; c'est là que tu verras ce simulacre éternel du vrai beau dont la contemplation nous anime d'un saint enthousiasme, et que nos passions souillent sans cesse sans pouvoir jamais l'effacer ('). Souviens-toi des larmes délicieuses qui couloient de nos yeux, des palpitations qui suffoquoient nos cœurs agités , des transports qui nous élevoient au-dessus de nous-mêmes, au récit de ces vies héroïques qui rendent le vice inexcusable, et font 1 honneur de l'humanité. Veux-tu savoir laquelle est

1 La véritable philosophie des amants est celle tle Platon; durant le charme ils n'en ont jamais d'autre. Un homme ému ne peut quitter ce philosophe; un lecteur froid ne peut le souffrir.

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