PARTIE II, LETTRE XI. ii i
\ rainicnl désirable, de la fortune ou de la vertu? Songe a celle que le cour préfère quand son choix est impartial. Songe où I intérêt nous porte en lisant 1 histoire. T"a visas-tu jamais de désirer les trésors de Crésus, ni la gloire de César, ni le pouvoir de Néron, ni les plaisirs d'Héliogabale? Pourquoi, s ils étoient heureux, tes désirs ne te inettoient-ils pas à leur place? (Test qu'ils ne fétoient point , et tu le sentois hien; c'esl qu i!.-> étoient vils et méprisables, et qu un méchant heureu\ ne fait envie à personne. Quels hommes contempioistu donc axée le plus de plaisir? desquels adorois-tu les exemples? auxquels aurois-tu mieux aimé ressembler ? ( lharine inconcevable de la beauté qui ne périt point: e étoit L'Athénien buvant la ciguë, cétoit Brutus înoui ant pour son pays , cétoit llégulus au milieu des tourments, c étoit Caton déchirant ses entrailles, c étoient tous ces vertueux infortunés qui te faisoient envie, et tu sentois au fond de ton cœur la félicité réelle que couvroient leurs maux apparents/îse crois pas que ce sentiment lut particulier à toi seul; il est celui de tous les hommes, et souvent même en dépit d eux. Ce divin modèle que chacun de nous porte avec lui nous enchante malgré que nous en ayons; sitôt que la passion nous permet de le voir, nous lui voulons ressembler; et si le plus méchant des hommes pouvoit être un autre que lui-même, il voudroit être un homme de bien J Pardonne-moi ces transports, mon aimable ami; tu sais qu'ils me viennent de toi , et c'est à l'amour dont je les tiens à te les rendre. Je ne veux point Renseigner ici tes propres maximes, mais t'en faire un moment l'application pour voir ce quelles ont à ton
3l2 la nouvelle héloïse.
usage ^car voici le temps de pratiquer tes propres leçons et de montrer comment on exécute ce que tu sais dire/fë il n'est pas question d'être un Caton ni un Régulus, chacun pourtant doit aimer son pays, être intégre et courageux, tenir sa foi, même aux dépens de sa vie. /Les vertus privées sont souvent d'autant plus sublimes quelles n aspirent point à l'approbation d'autrui , mais seulement au bon témoignage de soi-même; et la conscience du juste lui tient lieu des louanges de l'univers/Tu sentiras donc que la grandeur de lhomme appartient à tous les états, et que nul ne peut être heureux s'il ne jouit de sa propre estime ; car si la véritable jouissance de 1 aine est dans la contemplation du beau , comment le méchant peutil l'aimer dans autrui sans être forcé de se haïr luimême ?/
Je ne crains pas que les sens et les plaisirs grossiers te corrompent; ils sont des pièges peu dangereux pour un cœur sensible, et il lui en faut de plus délicats : mais je crains les maximes et les leçons du monde ; je crains cette force terrible que doit avoir l'exemple universel et continuel du vice ; je crains les sophismes adroits dont il se colore ; je crains enfin que ton cœur même ne t'en impose , et ne te rende moins difficile sur les moyens d'acquérir une considération que tu saurois dédaigner si notre union n en pouvoit être le fruit.
Je t'avertis , mon ami , de ces dangers ; ta sagesse fera le reste : car c'est beaucoup pour s'en garantir que d'avoir su les prévoir. Je n'ajouterai qu'une réflexion , qui l'emporte , à mon avis , sur la fausse rai-