PARTIE II, LETTRE XII
Pour moi , je le dis plus librement, et je t'en donne aujourd'hui ma foi d'homme de bien, qui ne sera point violée. J'ignore, dans la carrière où je vais messa ver pour le complaire, à quel sort la fortune m'appelle; mais jamais les nœuds de 1 amour ni de l'hymen ne muniront à d'autres qu à Julie d'Etange; je ne vis, je n'existe que pour elle , et mourrai libre ou son époux. Adieu ; l'heure presse, et je pars à L'instant.
LETTRE XIII
A JULIE
J'arrivai hier au soir à Paris, et celui qui ne pouvoit vivre séparé de toi par deux rues en est maintenant à plus de cent lieues. O Julie! plains-moi, plains ton malheureux ami. Quand mon sang en longs ruisseaux aurait tracé cette route immense, elle m'eût paru moins longue, et je n'aurais pas senti défaillir mon ame avec plus de langueur. Ah ! si du moins je connoissois le moment qui doit nous rejoindre ainsi que l'espace qui nous sépare, je compenserais l'éloignement des lieux par le progrès du temps, je compterois dans chaque jour été de ma vie les pas qui m auraient rapproché de toi. Mais cette carrière de douleurs est couverte des ténèbres de l'avenir; le terme qui doit la borner se dérobe à mes (bibles yeux. O doute! 6 supplice! Mon cœur inquiet te cherche, et ne trouve rien. Le soleil se lève, et ne me rend plus l'espoir de te voir; il se couche, et je ne t'ai point vue:
jld LA NOUVELLE HELOlSE.
mes jours, vides de plaisir et de joie, s écoulent dans une longue nuit. J ai beau vouloir ranimer en moi 1 esoérance éteinte, elle ne m'offre qu'une ressource incertaine et des consolations suspectes. Chère et tendre amie de mon cœur, hélas ! à quels maux faut-il m attendre, s ils doivent égaler mon bonheur passé?
Que cette tristesse ne t'alarme pas, je t'en conjure; elle est l'effet passager de la solitude et des réflexions du vovage. Ne crains point le retour de mes premières foiblesses : mon cœur est dans ta main, ma Julie; et , puisque tu le soutiens , il ne se laissera plus abattre. Une des consolantes idées qui sont le fruit de ta dernière lettre, est que je me trouve à présent porté par une double force : et quand l'amour auroit anéanti la mienne, je ne laisserais pas d'y gagner encore; car le courage qui me vient de toi me soutient beaucoup mieux que je n'aurois pu me soutenir moimême. Je suis convaincu qu'il n'est pas bon que l'homme soit seul. Les âmes humaines veulent être accouplées pour valoir tout leur prix; et la force unie des amis, comme celle des lames d'un aimant artificiel , est incomparablement plus grande que la somme de leurs forces particulières. Divine amitié, c'est là ton triomphe. Mais qu'est-ce que la seule amitié auprès de cette union parfaite qui joint à toute l'énergie de l'amitié des liens cent fois plus sacrés? Où sont-ils ces hommes grossiers qui ne prennent les transports de l'amour que pour une fièvre des sens, pour un désir de la nature avilie? Qu'ils viennent, qu'ils observent , qu'ils sentent ce qui se passe au fond de mon cœur; qu'ils voient un amant malheureux éloigné de
PARI IL: II, LETTRE XI II. 3l§
ce t|ii il aime, incertain de le revoir jamais, sans espoir de recouvrer sa félicité perdue, mais pourtant animé de ces i'eux immortels qu'il prit dans les yeux et (j ii ont nourris tes sentiments sublimes; prêt à braver la fortune, à souffrir ses revers, à se voir même privé de toi, et à faire des vertus que tu lui as inpirées le digne ornement de cette empreinte adorable qui ne s effacera jamais de son ame. Julie, eh! qu'aurois-je été sans toi? La froide raison meut éclairé peut-être ; tiède admirateur du bien, je I aurois du moins aimé dans autrui. Je ferai plus, je saurai le pratiquer avec zèle; et, pénétré de tes sages Leçons, je ferai dire un jour à ceux qui nous auront counus : O quels hommes nous serions tous, si le monde étoit plein de Julies et de cœurs qui les sussent aimer !
En méditant en route sur ta dernière lettre, j'ai résolu de rassembler en un recueil toutes celles que tu mas écrites, maintenant que je ne puis plus recevoir tes avis de bouche. Quoiqu il n'y en ait pas une que je ne sache par coeur, et bien par cour, lu peux m'en croire, j'aime pourtant à les relire sans cesse, ne fut-ce que pour revoir les traits de cette main chérie qui seule peut faire mon bonbeur. Mais insensiblement le papier s'use; et, avant quelles soient déchirées, je veux les copier toutes dans un livre blanc que je viens de choisir exprès pour cela. Il est assez gros; mais je songe à l'avenir, et j'esjDère ne pas mourir assez jeune pour me borner à ce volume. Je destine les soirées à cette occupation charmante, et j avancerai lentement pour la prolonger. Ce précieux recueil ne me quittera de mes jours: il sera mon ma-
nuel dans le monde où je vais entrer; il sera pouf moi le contre-poison des maximes qu'on y respire; il me consolera dans mes maux; il préviendra on corrigera mes fautes; il m'instruira durant ma jeunesse ; il m'édifiera dans tous les temps; et ce seront, à mon avis, les premières lettres d'amour dont on aura tiré cet usage.
Quant à la dernière que j'ai présentement sous les yeux, toute belle qu'elle me paroit, j'y trouve pourtant un article à retrancher. Jugement déjà fort étrange : mais ce qui doit 1 être encore plus, c'est que cet article est précisément celui qui te regarde, et je te reproche d'avoir n^ême songé à 1 écrire. Que me parles-tu de fidélité, de constance? Autrefois tu connoissois mieux mon amour et ton pouvoir. Ah! Julie, inspires-tu des sentiments périssables? et quand je ne taurois rien promis, pourrois-je cesser jamais d'être à toi? ÎNon, non; c'est du premier regard de tes yeux , du premier mot de ta bouche, du premier transport de mon cœur, que s'alluma dans lui cette flamme éternelle que rien ne peut plus éteindre. ÎSe t'eussé-je vue que ce premier instant, c'en étoit déjà fait, il étoit trop fard pour pouvoir jamais t1 oublier i Et je t'oublierois maintenant! maintenant qu'enivré de mon bonheur passé , son seul souvenir suffit pour me le rendre encore ! maintenant qu oppressé du poids de tes charmes je ne respire qu en eux! maintenant que ma première ame est disparue, et que je suis animée de celle que tu m'as donnée ! maintenant, ô Julie ! que je me dépite contre moi de t'exprimer si mal tout ce que je sens ! Ah! que toutes les beautés de l'univers tentent de me