VI
>2l> LA NOUVELLE HELOÏSE.
LETTRE XIV
; J'entre avec une secrète horreur dans ce vaste désert du monde. Ce chaos ne m'offre qu'une solitude affreuse , où régne un morne silence. Mon ame à la presse cherche à s'y répandre , et se trouve partout resserrée. Je ne suis jamais moins seul que quand je suis seul , disoit un ancien *: moi, je ne suis seul que dans la foule , où je ne puis être ni à toi ni aux autres. Mon cœur voudroit parler, il sent qu'il n'est point écouté ; il voudroit répondre , on ne lui dit rien qui puisse aller jusqu'à lui. Je n'entends point la langue du pays , et personne ici n'entend la mienne.
1 Sans prévenir le jugement du lecteur et celui de Julie sur ces relations, je crois pouvoir dire que si j'avois à les faire, et que je ne les fisse pas meilleures, je les ferois du moins fort différentes. J'ai été plusieurs fois sur le point de les ôter et d'en substituer de jna façon; enfin je les laisse, et je me vante de ce courage. Je m« dis qu'un jeune homme de vingt-quatre ans entrant dans le monde ne doit pas le voir comme le voit un homme de cinquante, à qui 1 expérience n'a que trop appris à le connoitre. Je me dis encore que , sans y avoir fait un fort grand rôle , je ne suis pourtant plus dans le cas d'en pouvoir parler avec impartialité. Laissons donc ces lettres comme elles sont; que les lieux communs usés restent, que les observations triviales restent ; c'est un petit mal que tout cela : mais il importe à l'ami de la vérité que, jusqu'à la fin de sa vie, ses passions ne souillent point ses écrits.
* Mot de Scipion l'Africain rapporté par Cicéron. {De Offic lib. m, cap. i.)