PARTIE II, LETTRE XIV
Ce n'est pus qu'on ne me fasse beaucoup d'accueil, <l amitiés, de prévenances, et que mille soins officieux h \ semblent voler au-devant de moi; mais c'est précisément de quoi je me plains. Le moyen d'être aussitôt l'ami de quelqu'un qu'on n'a jamais vu? L'honnête intérêt de l'humanité, 1 épanchement simple et touchant d'une ame franche, ont un langage bien différent des fausses démonstrations de la politesse et des dehors trompeurs que l'usage du monde exige. J'ai grand'peur que celui qui, dès la première vue, me traite comme un ami de vingt ans , ne me traitât, au bout de vingt ans, comme un inconnu, si j'avois quelque important service à lui demander; et quand je vois des hommes si dissipés prendre un intérêt si tendre à tant de gens, je présumerois volontiers qu ils n'en prennent à personne.
Il y a pourtant de la réalité à tout cela; car le François est naturellement bon, ouvert, hospitalier, bienfaisant : mais il v a aussi mille manières de parler qu'il ne faut pas prendre à la lettre, mille offres apparentes qui ne sont faites que pour être refusées , mille espèces de pièges que la politesse tend à la bonne foi rustique. Je n'entendis jamais tant dire: Comptez sur moi dans l'occasion, disposez de mon crédit, de ma bourse, de ma maison, de mon équipage. Si tout cela ctoit sincère et pris au mot , il n'y auroit pas de peuple moins attaché à la propriété ; la communauté des biens seroit ici presque établie; le plus riche offrant sans cesse, et le plus pauvre acceptant toujours, tout se mettrait naturellement de niveau, et Sparte même eût eu des partages moins égaux qu'ils ne seroient à Taris. Au lieu
de cela , c'est peut-être la ville du monde où les fortunes sont le plus inégales , et où régnent à-la-fois la plus somptueuse opulence et la plus déplorable misère. Il n'en faut pas davantage pour comprendre ce que signifient cette apparente commisération qui semble toujours aller au-devant des besoins dautrui , et cette facile tendresse de cœur qui contracte en un moment des amitiés éternelles.
Au lieu de tous ces sentiments suspects et de cette confiance trompeuse , veux-|e chercher des lumières et de linstruction, c'en est ici l'aimable source; et Ion est d'abord enchanté du savoir et de la raison qu'on trouve dans les entretiens , non seulement des savants et des gens de lettres , mais des hommes de tous les états , et même des femmes : le ton de la conversation
Y est coulant et naturel ; il n est ni pesant ni frivole ; il est savant sans pédanterie , gai sans tumulte , poli sans affectation , galant sans fadeur, badin sans équivoque. Ce ne sont ni des dissertations ni des épigrammes : on
Y raisonne sans argumenter; on y plaisante sans jeu de mots ; on y associe avec art l'esprit et la raison , les maximes et les saillies , la satire aiguë , l'adroite flatterie, et la morale austère. On y parle de tout, pour que chacun ait quelque chose à dire; -on n'approfondit point les questions de peur d'ennuyer , on les propose comme en passant, on les traite avec rapidité ; la précision mène à l'élégance; chacun dit son avis et l'appuie en peu de mots ; nul n'attaque avec chaleur celui dautrui, nul ne défend opiniâtrement le sien; on discute pour s'éclairer, on s'arrête avant la dispute, chacun s'instruit, chacun s'amuse; tous s'en vont contents,