‹ ŒuvresChapitre 156 sur 279 · PARTIE II, LETTRE XIV. 3a · texte numérisé non relu

PARTIE II, LETTRE XIV. 3a

et le sage même peut rapporter de ces entretiens des sujets digues d'être médites en silence.

Mais au fond, que peuses-tu qu'où apprenne dans ces conversations si charmantes? A juger sainement des choses du monde.' à bien user de la société.' à connoitre au moins les gens avec qui l'on vit? Rien de tout cela, ma Julie; on y apprend à plaider avec art la cause du mensonge, à ébranler à force de philosophie tous les principes de la vertu , à colorer de sophismes subtils ses passions et ses préjugés, et à donner à 1 erreur un certain tour à la mode selon les maximes du jour. Il n est point nécessaire de connoître le caractère des gens, mais seulement leurs intérêts, pour deviner à peu près ce qu ils diront de chaque chose. Quand un homme parle , c est pour ainsi dire son habit et non pas lui qui a un sentiment ; et il en changera sans façon tout aussi souvent que d état. Donnez-lui tour-à-tour une longue perruque , un habit d ordonnance , et une croix pectorale; vous l'entendrez successivement prêcher avec le même zèle les lois, le despotisme, et l'inquisition. Il y a une raison commune pour la robe, une autre pour la finance , une autre pour lépée. Chacune prouve très bien que les deux autres sont mauvaises , conséquence facile à tirer pour les trois ' . Ainsi

' On doit passer ce raisonnement à un Suisse qui voit son pays fort bien gouverné, sans qu'aucune des trois professions y soit établie. Quoi ! l'état peut-il subsister sans défenseurs? Non, il faut des défenseurs à L'état ; mais tous les citoyens doivent être soldats par devoir, aucun par métier. Los mêmes hommes, chez les luimains et chez les Grecs, étoient officiers au camp, magistrats à la ville; et jamais ces deux fonctions ne furent mieux remplies que

nul ne dit jamais ce qu il pense, mais ce qu'il lui convient de faire penser à autrui ; et le zélé apparent de la vérité n'est jamais en eux que le masque de l'intérêt.

Vous croiriez que les gens isolés qui vivent dans 1 indépendance ont au moins un esprit à eux : point du tout; autres machines qui ne pensent point, et qu'on fait penser par ressorts. On n'a qu'à s'informer de leurs sociétés , de leurs coteries , de leurs amis , des femmes qu'ils voient, des auteurs qu'ils connoissent: là-dessus on peut d'avance établir leur sentiment futur sur un livre prêt à paroître et qu ils n'ont point lu, sur une pièce prête à jouer et qu'ils n'ont point vue , sur tel ou tel auteur qu'ils ne connoissent point, sur tel ou tel système dont ils n'ont aucune idée; et, comme la pendule ne se monte ordinairement que pour vingtquatre heures , tous ces gens-là s'en vont chaque soir apprendre dans leurs sociétés ce qu'ils penseront le lendemain.

Il y a ainsi un petit nombre d'hommes et de femmes qui pensent pour tous les autres , et pour lesquels tous les autres parlent et agissent; et comme chacun songe à son intérêt, personne au bien commun, et que les intérêts particuliers sont toujours opposés entre eux , c'est un choc perpétuel de brigues et de cabales , un flux et reflux de préjugés, d'opinions contraires, où les plus échauffés, animés par les autres, ne savent presque jamais de quoi il est question. Chaque coterie a ses régies , ses jugements , ses principes , qui ne sont point admis ailleurs. L honnête homme d'une maison

quand on ne connoissoit pas ces bizarres préjuges d'état qui les séparent et les déshonorent.

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