PARTIE II, LETTRE XIV
est un fripon dans la maison voisine. Le bon, le mauvais, le beau, le laid, la vérité, la vertu, n'ont qu'une existence locale et circonscrite. Quiconque aime à se répandre et fréquente plusieurs sociétés doit être plus flexible qu'Alcibiade , changer de principes comme d'assemblées , modifier son esprit pour ainsi dire à chaque pas, et mesurer ses maximes à la toise; il faut qu à chaque visite il quitte en entrant son ame , s'il en a une; qu il en prenne une autre aux couleurs de la maison, comme un laquais prend un habit de livrée; qu il la pose de même en sortant, et reprenne, s il veut, la sienne jusqu'à nouvel échange.
Il y a plus; c'est que chacun se met sans cesse en contradiction avec lui-même, sans qu'on s'avise de le trouver mauvais, On a des principes pour la con- < versation et d'autres pour la pratique : leur opposition ne scandalise personne , et 1 on est convenu qu'ils ne se ressembleroient point entre eux : on n'exige pas même d'un auteur, surtout d'un moraliste , qu'il parle comme ses livres , ni qu'il agisse comme il parle ; ses écrits, ses discours, sa conduite, sont trois choses toutes différentes, qu'il n'est point obligé de concilier : en un mot , tout est absurde , et rien ne choque , parcequ'on y est accoutumé ; et il y a même à cette inconséquence une sorte de bon air dont bien des gens se font honneur. En effet , quoique tous prêchent avec * zélé les maximes de leur profession , tous se piquent d'avoir le ton d une autre. Le robin prend l'air cavalier ; le financier fait le seigneur; l'évêque a le propos galant ; l'homme de cour parle de philosophie ; l'homme d'état , de bel esprit : il n'y a pas jusqu'au simple arti-
•san , qui , ne pouvant prendre un autre ton que le sien \ se met en noir les dimanches pour avoir 1 air duu homme tle palais. Les militaires seuls, dédaignant tous les autres états , gardent sans façon le ton du leur, et sont insupportables de bonne foi. Ce u est pas que M. de Murait * n'eût raison quand il donnait la préférence à leur société : mais ce qui étoit vrai de son temps ne lest plus aujourd hui. Le progrès de la littérature a changé en mieux le ton général ; les militaires seuls n'en ont point voulu changer; et le leur, qui étoit le meilleur auparavant, est enfin devenu le pire ' .
x Ainsi les hommes à qui Ion parle ne sont point ceux avec qui l'on converse; leurs sentiments ne partent point de leur cœur, leurs lumières ne sont point dans leur esprit, leurs discours ne représentent point
* leurs pensées ; on n'aperçoit d eux que leur figure, et 1 on est dans une assemblée à peu près comme devant un tableau mouvant, où le spectateur paisible est le seul être mù par lui-même.
< Telle est l'idée que je me suis formée de la grande
* société sur celle que j'ai vue à Paris. Cette idée est peut-être plus relative à ma situation particulière
* Auteur de Lettres sur les François et les An g lois ( 1726, ■?. vol. in-12) qui eurent beaucoup de succès. Il étoit né à Berne, et mourut vers i7r>o.
' Ce jugement, vrai ou faux, ne peut s'entendre que de? subalternes, et de ceux qui ne vivent pas à Paris; car tout ce qu il y a d'illustre dans le royaume est au service, et la cour même est toute militaire. Mais il y a une grande différence, pour les manières que l'on contracte, entre faire campagne en temps de guerre, et passeï 6a vie clans des garnisons.