‹ ŒuvresChapitre 158 sur 279 · PARTIE II, LETTRE XIV · texte numérisé non relu

PARTIE II, LETTRE XIV

qu'au véritable état des choses, et se réformera sans Joule sur de nouvelles lumières. I> ailleurs |e ue fréquenteque les sociétés où les amis de milord Edouard m ont introduit, et je suis convaincu qu'il faut descendre dans d'autres états pour connoître les véritables mœurs d'un pays; car celles des riches sont presque partout les mêmes. Je tâcherai de m éclaircir mieux dans la suite. En attendant, juge si j'ai raison d'appeler cette foule un désert , el de m'efifrayer d'une solitude où je ne trouve qu'une vaine apparence de sentiments et de vérité, qui change à chaque instant et se détruit elle-même, où je n'aperçois que larves et fantômes qui frappent l'œil un moment et disparoi ;sent aussitôt qu'on les veut saisir. Jusqucs ici j'ai vu beaucoup de masques ; quand verrai-je des visages d'hommes?

LETTRE XV

DE JULIE

Oui, mon ami, nous serons unis malgré notre éloignement; nous serons heureux en dépit du sort. C'est l'union des cœurs qui fait leur véritable félicité; leur attraction ne connoît point la loi des distances, et les nôtres se toucheroient aux deux bouts du monde. Je trouve comme toi que les amants ont mille moyens d'adoucir le sentiment de l'absence et de se rapprocher en un moment : quelquefois même on se voit plus souvent encore que quand on se voyoit tous les

33o LA NOUVELLE HÉLOÏSE.

jours ; car sitôt qu'un des deux est seul , à l'instant tous deux sont ensemble. Si tu goûtes ce plaisir tous les soirs , je le goûte cent fois le jour; je vis plus solitaire, je suis environnée de tes vestiges, et je ne sau rois fixer les yeux sur les objets qui m'entourent, sans te voir tout autour de moi.

Qui cantô dolcemente, e qui s'assise :

Qui si rivolse, e qui ritcnne il passo; Qui co' begli orchi mi trafise il core ; Qui disse una parola, e qui sorrise '.

Mais toi, sais-tu t'arrêter à ces situations paisibles? sais-tu goûter un amour tranquille et tendre qui parle au cœur sans émouvoir les sens? et tes regrets sont-ils aujourd'hui plus sages que tes désirs ne l'étoient autrefois? Le ton de ta première lettre me fait trembler. Je redoute ces emportements trompeurs, d'autant plus dangereux que l'imagination qui les excite n'a point de bornes, et je crains que tu n'outrages ta Julie à force de l'aimer. Ah! tu ne sens pas , non, ton cœur peu délicat ne sent pas combien l'amour s'offense d un vain hommage ; tu ne songes ni que ta vie est à moi , ni qu'on court souvent à la mort en croyant servir la nature. Homme sensuel, ne sauras-tu jamais aimer? Rappelle-toi, rappelle-toi ce sentiment si calme et si doux que tu connus une fois et que tu décrivis d'un ton si touchant et si tendre. S il est le plus délicieux qu'ait jamais savouré l'amour

1 C'est ici qu'il chanta d'un ton si doux ; voilà le siège où il s'assit; ici il marchoit; et là il s'arrêta; ici, d'un regard tendre il me perça le cœur; ici il me dit un mot, et là je le vis sourire

PÉTRAKC.

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