PARTIE II, LETTRE XV
heureux , il est le seul permis aux amants séparés ; et quand on la pu goûter un moment, on n'en doit plus regretter d'autre. Je me souviens des réflexions que nous faisions, en lisant ton Plutarque, sur un goût dépravé qui outrage la nature. Quand ces tristes plaisirs n'auroient que de n être pas partagés, c'en seroit assez, disions-nous, pour les rendre insipides et méprisables. Appliquons la même idée aux erreurs dune imagination trop active, elle ne leur conviendra pas moins. Malheureux! de quoi jouis-tu quand tu es seul à jouir? Ces voluptés solitaires sont des voluptés mortes. O amour! les tiennes sont vives; c'est l'union des âmes qui les anime , et le plaisir qu'on donne à ce qu'on aime fait valoir celui qu'il nous rend. i Dis-moi, je te prie, mon cher ami, en quelle langue ou plutôt en quel jargon est la relation de ta dernière lettre. Ne seroit-ce point là par hasard du bel esprit? Si tu as dessein de t'en servir souvent avec moi, tu devrois bien m'en envoyer le dictionnaire. Qu'est-ce, je te prie, que le sentiment de l'habit d un homme? qu'une ame qu'on prend comme un habit de livrée? que des maximes qu'il faut mesurer à la toise? Que veux-tu qu'une pauvre Suissesse entende à ces sublimes figures? Au lieu de prendre comme les autres des âmes aux couleurs des maisons, ne voudrois-tu point déjà donner à ton esprit la teinte de celui du pays? Prends garde, mon bon ami, j'ai peur quelle n aille pas bien sur ce fond-là. A ton avis, les traslati du cavalier Marin, dont tu t'es si souvent moqué . approchèrent-ils jamais de ces métaphores? et si l'on peut faire opiner l'habit d'un homme dans une lettre.
332 la nouvelle héloïse.
pourquoi ne feroit-on pas suer le feu ' dans un sonnet?
(^Observer en trois semaines toutes les sociétés d'une grande ville, assigner le caractère des propos qu'on y tient, y distinguer exactement le vrai du faux, le réel de 1 apparent, et ce qu'on y dit de ce qu'on y pense, voilà ce qu'on accuse les François de faire quelquefois chez les autres peuples, mais ce qu'un étranger ne doit point faire chez eux; car ils valent bien la peine d être étudiés posément. Je n'approuve pas non plus qu'on dise du mal du pays où l'on vit et où l'on est bien traité ; ] aimerois mieux qu'on se laissât tromper par les apparences que de moraliser aux dépens de ses hôtes. Enfin je tiens pour suspect tout observateur qui se pique d esprit : je crains toujours que sans y songer il ne sacrifie la vérité des choses à l'éclat des pensées , et ne fasse jouer sa phrase aux dépens de la justice.^]
Tu ne lignores pas, mon ami, l'esprit, dit notre Murait, est la manie des François,: je te trouve du penchant à la même manie , avec cette différence qu'elle a chez eux de la grâce, et que de tous les peuples du monde, c'est à nous qu'elle sied le moins. Il y a de la recherche et du jeu dans plusieurs de tes lettres. Je ne parle point de ce tour vif et de ces expressions animées qu'inspire la force du sentiment; je parle de cette gentillesse de style qui n'étant point naturelle, ne vient d'elle-même à personne, et marque la prétention de celui qui s'en sert. Eh dieu ! des préten-
Sudate, o fochi, a préparai" inetalli.
Vers d'un sonnet du cavalier Marin.