‹ ŒuvresChapitre 160 sur 279 · PARTIE Iï, LETTRE XV · texte numérisé non relu

PARTIE Iï, LETTRE XV

tions avec ce qu'on aime! m est-ce pas plutôt dans l'objet aimé qu'on les doit placer? et n'est -on pas glorieux soi-même de tout le mérite qu il a de plus que non-.1 Non, si 1 on anime les conversations indifférentes de quelques saillies qui passent comme des traits, ce n'est point entre deux amants que ce langage est de saison; et le jargon fleuri de la galanterie est beaucoup plus éloigné du sentiment que le ton le plus simple qu'on puisse prendre. J'en appelle à toinieme. J. esprit eut-il jamais le temps de se montrer dans nos tête-à-tête? et si le charme d un entretien passionné l'écarté et l'empêche de paroître, comment des lettres, que l'absence remplit toujours d'un peu d'amertume, et où le cœur parle avec plus d attendrissement , le pourroient-elles supporter? Quoique toute grande passion soit sérieuse, et que 1 excessive joie elle-même arrache des pleurs plutôt que des ris, je ne veux pas pour cela que l'amour soit toujours triste, mais je veux que sa gaieté soit simple, sans ornement, sans art, nue comme lui; en un mot, quelle brille de ses propres grâces , et non de la parure du bel esprit. L'inséparable, dans la chambre de laquelle je t écris cette lettre, prétend que jétois, en la commençant, dans cet état d enjouement que l'amour inspire ou tolère; mais je ne sais ce qu il est devenu. A mesure que j avançois , une certaine langueur semparoit de mon aine, et me laissoit à peine la forcé de t écrire les injures que la mauvaise a voulu t adresser; car il est bon de t avertir que la critique de ta critique est bien plus de sa façon que de la mienne : elle m en a dicté surtout le premier article en riant comme une folle,

334 LA nouvelle héloïse.

et sans me permettre d'y rien changer. Elle dit que c'est pour Rapprendre à manquer de respect auMarini, quelle protège et que tu plaisantes.

Mais sais-tu bien ce qui nous met toutes deux de si bonne humeur? C'est son prochain mariage. Le contrat fut passé hier au soir , et le jour est pris de lundi en huit. Si jamais amour fut gai, c'est assurément le sien ; on ne vit de la vie une fille si bouffonnement amoureuse. Ce bon M. d'Orbe, à qui de son côté la tête en tourne, est enchanté d'un accueil si folâtre. Moins difficile que tu n'étois autrefois, il se prête avec plaisir à la plaisanterie , et prend pour un chefd'œuvre de l'amour 1 art d'égayer sa maîtresse. Pour elle, on a beau la prêcher, lui représenter la bienséance , lui dire que si près du terme elle doit prendre un maintien plus sérieux, plus grave , et faire un peu mieux les honneurs de l'état qu'elle est prête à quitter; elle traite tout cela de sottes simagrées ; elle soutient en face à M. dOrbe que le jour de la cérémonie, elle sera de la meilleure humeur du monde, et qu on ne sauroit aller trop gaiement à la noce. Mais la petite dissimulée ne dit pas tout : je lui ai trouvé ce matin les yeux rouges, et je parie bien que les pleurs de la nuit paient les ris de la journée. Elle va former de nouvelles chaînes qui relâcheront les doux liens de l'amitié ; elle va commencer une manière de vivre différente de celle nui lui fut chère ; elle étoit contente et tranquille , elle va courir les hasards auxquels le meilleur mariage expose; et, quoi qu'elle en dise, comme une eau pure et calme commence à se troubler aux approches de l'orage, son cœur timide et chaste ne voit

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