PARTIE I, LETTRE VIII. f
mais" je sens qu'il m'est impossible. On mérite de succomber quand on s'impose de si périlleux devoirs. Croyez-moi , chère et tendre Julie , croyez-en ce oœur sensible qui ne vit que pour vous; vous serez toujours respectée : mais je puis un instant manquer de raison , et l'ivresse des sens peut dicter un crime dont on auroit horreur de sang-froid. Heureux de n'avoir point trompé votre espoir, j'ai vaincu deux mois, et vous me devez le prix de deux siècles de souffrances.
LETTRE IX
DE JULIE
J'entends ; les plaisirs du vice et l'honneur de la vertu vous feroient un sort agréable. Est-ce là votre morale?... Eh! mon bon ami, vous vous lassez bien vite d être généreux ! Ne létiez-vous donc que par artifice? La singulière marque d attachement que de vous plaindre de ma santé! Seroit-ce que vous espériez voir mon fol amour achever de la détruire , et que vous m'attendiez au moment de vous demander la vie? ou bien , comptiez-vous de me respecter aussi long-temps que je ferois peur, et de vous rétracter quand je deviendrois supportable? Je ne vois pas dans de pareils sacrifices un mérite à tant faire valoir.
Vous me reprochez avec la même équité le soin que je prends de vous sauver des combats pénibles avec vous-même, comme si vous ne deviez pas plutôt m'en remercier. Puis vous vous rétractez de rengagement
58 LA NOUVELLE 1IÉLOÏSE.
que vous avez pris comme dun devoir trop à charge ; en sorte que , dans la même lettre , vous vous plaignez de ce que vous avez trop de peine , et de ce que vous n'en avez pas assez. Pensez-y mieux , et tâchez d être d'accord avec vous pour donner à vos prétendus griefs une couleur moins frivole ; ou plutôt , quittez toute cette dissimulation qui n'est pas dans votre caractère. Quoi que vous puissiez dire , votre cœur est plus content du mien qu'il ne feint de létre : ingrat, vous savez trop quil n'aura jamais tort avec vous! Votre lettre même vous dément par son style enjoué , et vous n'auriez pas tant d'esprit si vous étiez moins tranquille. En voilà trop sur les vains reproches qui vous regardent; passons à ceux qui me regardent moi-même , et qui semblent d'abord mieux fondés.
Je le sens bien, la vie- égale et douce' que nous menons depuis deux mois ne s accorde pas avec ma déclaration précédente, et j'avoue que ce n est pas sans raison que vous êtes surpris de ce contraste. Vous m'avez d abord vue au désespoir, vous me trouvez à présent trop paisible ; de là vous accusez mes sentiments d'inconstance et mon cœur de caprice. Ah ! mon ami, ne le jugez-vous point trop sévèrement? Il faut plus d'un jour pour le connoître. Attendez, et vous trouverez peut-être que ce cœur qui vous aime n est pas indigne du vôtre.
Si vous pouviez comprendre avec quel effroi j éprouvai les premières atteintes du sentiment qui m'unit à vous, vous jugeriez du trouble qu il dut me causer : j'ai été élevée dans des maximes si sévères , que l'amour le plus pur me paroissoit le comble du dés-