PARTIE II, LETTRE XV
point sans quelque alarme le prochain changement du son sort.
0 mon ami ! qu'ils sont heureux ! Ils s'aiment ; ils vont s'épouser ; ils jouiront de leur amour sans obstacles , sans craintes , sans remords. Adieu , adieu ; je n'en puis dire davantage.
P. S. Nous n'avons vu milord Edouard qu'un moment, tant il étoit pressé de continuer sa route. Le cœur plein de ce que nous lui devons , je voulois lui montrer mes sentiments et les tiens; mais j'en ai eu une espèce de honte. En vérité, c'est faire injure à un homme comme lui de le remercier de rien.
LETTRE XVI
A JULIE
Que les passions impétueuses rendent les hommes enfants ! Qu'un amour forcené se nourrit aisément de chimères ! Qu'il est aisé de donner le change à des desirs extrêmes par les plus frivoles objets! J'ai reçu ta lettre avec les mêmes transports que m'auroit causés ta présence ; et , dans l'emportement de ma joie , un vain papier me tenoit lieu de toi. Un des plus grands maux de l'absence , et le seul auquel la raison ne peut rien , c'est l'inquiétude sur l'état actuel de ce qu'on aime. Sa santé, sa vie> son repos, son amour, tout échappe à qui craint de tout perdre ; on n'est pas plus sûr du présent que de l'avenir, et tous les accidents
possibles se réalisent sans cesse dans l'esprit d'un amant qui les redoute. Enfin je respire, je vis; tu te portes bien , tu m'aimes : ou plutôt il y a dix jours que tout cela étoit vrai ; mais qui me répondra d'aujourd'hui? O absence! ô tourment! ô bizarre et funeste état où 1 on ne peut jouir que du moment passé, et où le présent n'est point encore !
Quand tu ne m'aurois pas parlé de l'inséparable, j'aurois reconnu sa malice dans la critique de ma relation , et sa rancune dans l'apologie du Marini ; mais , s'il m'étoit permis de faire la mienne , je ne resterois pas sans réplique.
Premièrement, ma cousine (car c'est à elle qu'il faut répondre), quant au style, j'ai pris celui de la chose; j'ai tâché de vous donner à-la-fois lidée et lexemple du ton des conversations à la mode; et, suivant un ancien précepte , je vous ai écrit à peu près comme on parle en certaines sociétés. D'ailleurs ce n'est pas l'usage des figures, mais leur choix, que je blâme dans le cavalier Marin. Pour peu qu'on ait de chaleur dans l'esprit , on a besoin de métaphores et d expressions figurées pour se faire entendre. Vos lettres mêmes en sont pleines sans que vous y songiez , et je soutiens qu'il n'y a qu'un géomètre et un sot qui puissent parler sans figures. En effet , un même jugement n'est-il pas susceptible de cent degrés de force ? Et comment déterminer celui de ces degrés qu il doit avoir, sinon par le tour qu'on lui donne? Mes propres phrases me font rire, je l'avoue, et je les trouve absurdes, grâces au soin que vous avez pris de les isoler; mais laissez-les où je les ai mises, vous les trou-