‹ ŒuvresChapitre 164 sur 279 · PARTIE II, LETTRE XVI. 33g · texte numérisé non relu

PARTIE II, LETTRE XVI. 33g

verses relations. Je ne l'ai vu jusqu'ici qu'en petites sociétés^ épara et presque isolé sur la terre. Je vais maintenant le eonsklérer entassé par multitudes dans les mêmes lieux; et je commencerai à juger par là des Vrais effets de la société : car s'il est constant qu'elle rende les hommes meilleurs, plus elle est nombreuse et rapprochée, mieux ils doivent valoir; et les mœurs, par exemple, seront beaucoup plus pures à Paria (pie dans le Valais : que si 1 on trouvoit le contraire , il faudroit tirer une conséquence opposée.

Cette méthode pourroit, j en conviens, me mener encore à la connoissance des peuples, mais par une voie si longue et si détournée , que je ne serois peutêtre de ma vie en état de prononcer sur aucun deux. Il faut que je commence par tout observer dans le premier où je me trouve , que j'assigne ensuite les différences, à mesure que je parcourrai les autres pays ; que je compare la France à chacun d'eux, comme on décrit l'olivier sur un saule, ou le palmier sur un sapin, et que j'attende à juger du premier peuple observé que j aie observé tous les autres.

Veuille donc, ma charmante prêcheuse , distinguer ici l'observation philosophique de la satire nationale- Ce ne sont point les Parisiens que j étudie, mais les habitants dune grande ville; et je ne sais si ce que j en vois ne convient pas à Home et à Londres , tout aussi bien qu'à Paris. Les régies de la morale ne dépendent point des usages des peuples ; ainsi , malgré les préjugés dominants, je sens fort bien ce qui est mal en soi; mais ce mal, j ignore s il faut l'attribuer aux François ou à l'homme , et s'il est l'ouvrage de la

34o LA NOUVELLE HÉLOÏSE.

coutiime ou de la nature. Le tableau du vice offense en tous lieux un œil imparti il, et Ion n'est pas plus blâmable de le reprendre dans un pays où il régne, quoiqu'on y soit, que de relever les défauts de 1 humanité, quoiqu'on vive avec les hommes. Ne suis-je pas à pré* sent moi-même un habitant de Paris? Peut-être, sans le savoir, ai-je déjà contribué pour ma part au désordre que j'y remarque; peut-être un trop long séjour y corromproit-il ma volonté même ; peut-être, au bout d un an, ne serois-je plus qu'un bourgeois, si, pour être digne de toi , je ne gardois lame d'un homme libre et les mœurs d'un citoyen. Laisse-moi donc te peindre sans contrainte des objets auxquels je rougisse de ressembler, et m'animer au pur zélé de la vérité par le tableau de la flatterie et du mensonge.

Si j etois le maître de mes occupations et de mon sort, je saurois, nen doute pas, choisir d autres sujets de lettres ; et tu n'étois pas mécontente de celles que je t écrivois de Meillerie et du Valais : mais, chère amie, pour avoir la force de supporter le fracas du monde où je suis contraint de vivre , il faut bien au moins que je me console à te le décrire, et que 1 idée de te préparer des relations m excite à en chercher les sujets. Autrement le découragement va m'atteindre à chaque pas , et il faudra que j'abandonne tout si tu ne veux rien voir avec moi. Pense que , pour vivre d'une manière si peu conforme à mon goût, je fais un effort qui n'est pas indigne de sa cause ; et pour juger quels soins me peuvent mener à toi , souffre que je te parle quelquefois des maximes qu'il faut connoître , et des obstacles qu'il faut surmonter.

Page 1