‹ ŒuvresChapitre 165 sur 279 · PARTIE II, LETTRE XVI · texte numérisé non relu

PARTIE II, LETTRE XVI

Malgré ma lenteur, malgré mes distractions inévitables, mon recueil étoit fini quand ta lettre est arrivée heureusement pour le prolonger; et j admire, en le voyant si court, combien de choses ton cœur ma su dire en si peu d'espace. Non , je soutiens qu il n'y a point de lecture aussi délicieuse , même pour qui ne te connoîtroit pas, s'il avoit une ame semblable aux nôtres. Mais comment ne te pas connoître en lisant tes lettres? comment prêter un ton si touchant et des sentiments si tendres à une autre figure que la tienne? A chaque phrase ne voit-on pas le doux regard de tes yeux? à chaque mot n'entend-on pas ta voix charmante? Quelle autre que Julie a jamais aimé , pensé , parlé , agi , écrit comme elle ? Ne sois donc pas surprise si tes lettres , qui te peignent si bien , font quelquefois sur ton idolâtre amant le même effet que ta présence. En les relisant je perds la raison , ma tête s'égare dans un délire continuel , un feu dévorant me consume, mon sang s'allume et pétille, une fureur me fait tressaillir. Je crois te voir, te toucher, te presser contre mon sein... Objet adoré, fille enchanteresse , source de délices et de volupté , comment^ en te voyant , ne pas voir les houris faites pour les bienheureux?... Ah! viens... Je la sens... elle m'échappe, et je n'embrasse qu'une ombre... Il est vrai, chère amie , tu es trop belle et tu fus trop tendre pour mon foible cœur ; il ne peut oublier ni ta beauté ni tes caresses : tes charmes triomphent de l'absence , ils me poursuivent partout ; ils me font craindre la solitude ; et c'est le comble de ma misère de n'oser m'occuper toujours de toi.

342 LA NOUVELLE IIÉLOÏSE.

Ils seront donc unis malgré les obstacles , ou plutôt ils le sont au moment que j'écris ! Aimables et clignes époux ! puisse le ciel les combler du bonheur que méritent leur sage et paisible amour, l'innocence de leurs mœurs , l'honnêteté de leurs âmes ! puisse-t-il leur donner ce bonheur précieux dont il est si avare envers les cœurs faits pour le goûter ! Qu'ils seront heureux s'il leur accorde, hélas! tout ce qu'il nous ôte! Mais pourtant ne sens-tu pas quelque sorte de consolation dans nos maux? ne sens-tu pas que l'excès de notre misère n'est point non plus sans dédommagement, et que, s'ils ont des plaisirs dont nous sommes privés, nous en avons aussi qu'ils ne peuvent connoître? Oui , ma douce amie , malgré l'absence, les privations , les alarmes , malgré le désespoir même , les puissants élancements de deux cœurs l'un vers l'autre ont toujours une volupté secrète ignorée des âmes tranquilles. C est un des miracles de l'amour de nous faire trouver / du plaisir à souffrir ; et nous regarderions comme le pire des malheurs un état d indifférence et d'oubli qui nous ôteroit tout le sentiment de nos peines. Plaignons donc notre sort , ô Julie ! mais n envions celui de personne. Il n'y a point peut-être , à tout prendre , d'existence préférable à la nôtre ; et comme la Divinité tire tout son bonheur d'elle-même , les cœurs qu'échauffe un feu céleste trouvent dans leurs propres sentiments une sorte de jouissance pure et délicieuse, indépendante de la fortune et du reste dé l'univers,

Page 1