‹ ŒuvresChapitre 166 sur 279 · PARTIE II, LETTRE XVII · texte numérisé non relu

PARTIE II, LETTRE XVII

LETTRE XY1I

A JULIE

Enfin me voilà tout-ù-fait clans le torrent. Mon recueil fini , j'ai commencé de fréquenter les spectacles et de souper en ville. Je passe ma journée entière dans le inonde, je prête mes oreilles et mes yeux à tout ce cpii les frappe; et , n'apercevant rien qui te ressemble , je me recueille au milieu du bruit, et converse en secret avec toi. Ce n'est pas que cette vie bruyante et tumultueuse n'ait aussi quelque sorte d attraits , et que la prodigieuse diversité d objets n'offre de certains agréments à de nouveaux débarqués ; mais, pour les sentir, il faut avoir le cœur vide et l'esprit frivole ; l'amour et la raison semblent s unir pour m'en dégoûter ; comme tout n'est que vaine apparence , et que tout change à chaque instant, je n ai le temps d être ému de rien, ni celui de rien examiner.

Ainsi je commence à voir les difficultés de 1 étude du monde, et je ne sais pas même quelle place il faut occuper pour le bien connoître. Le philosophe en est trop loin, l'homme du monde en est trop près. L'un voit trop pour pouvoir réfléchir, l'autre trop peu pour juger du tableau total. Chaque objet qui frappe le philosophe, il le considère à part; et, n'en pouvant discerner ni les liaisons ni les rapports avec d'autres objets qui sont hors de sa portée, il ne le voit jamais à sa place, et n'en sent ni la raison ni les vrais effets.

L'homme du monde voit tout , et n'a le temps de penser à rien : la mobilité des objets ne lui permet que de les apercevoir, et non de les observer; ils s'effacent mutuellement avec rapidité , et il ne lui reste du tout que des impressions confuses qui ressemblent au chaos.

On ne peut pas non plus voir et méditer alternativement, parceque le spectacle exige une continuité d'attention qui interrompt la réflexion. Un homme qui voudroit diviser son temps par intervalles entre le monde et la solitude , toujours agité dans sa retraite et toujours étranger dans le monde, ne seroit bien nulle part. Il n'y auroit d'autre moyen que de partager sa vie entière en deux grands espaces; l'un pour voir, l'autre pour réfléchir : mais cela même est presque impossible ; car la raison n'est pas un meuble qu'on pose et qu'on reprenne à son gré , et quiconque a pu vivre dix ans sans penser ne pensera de sa vie. *' Je trouve aussi que c'est une folie de vouloir étudier le monde en simple spectateur. Celui qui ne prétend qu observer n'observe rien , parcequ étant inutile dans les affaires , et importun dans les plaisirs , il n'est admis nulle part. On ne voit agir les autres qu'autant qu'on agit soi-même ; dans l'école du monde comme dans celle de l'amour , il faut commencer par pratiquer ce qu'on veut apprendre//

Quel parti prendrai-je donc, moi étranger, qui ne puis avoir aucune affaire en ce pays , et que la différence de religion empêcheroit seule d'y pouvoir aspirer à rien? Je suis réduit à m'abaisser pour m instruire, et, ne pouvant jamais être un homme utile, à

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