PARTIE II, LETTRE XVTT
tâcher de me rendre un homme amusant. Je m'exerce , autant qu il est possible, à devenir poli sans fausseté, complaisant sans bassesse, et à prendre si bien ce qu il y a de bon dans la société, que j'y puisse être souffert sans en adopter les vices. Tout homme oisif qui veut voir le monde doit au moins en prendre les manières jusqu'à certain point ; car de quel droit exigeroit-on d être admis parmi des gens à qui l'on n'est bon à rien , et à qui l'on n'auroit pas l'art de plaire? Mais aussi quand il a trouvé cet art , on ne lui en demande pas davantage, surtout s il est étranger. Il peut se dispenser de prendre part aux cabales, aux intrigues, aux démêlés ; s il se comporte honnêtement envers chacun, s il ne donne à certaines femmes ni exclusion ni préférence , s il garde le secret de chaque société où il est reçu , s'il n'étale point les ridicules dune maison dans une autre , s'il évite les confidences , s il se refuse aux tracasseries , s il garde partout une certaine dignité , il pourra voir paisiblement le monde, conserver ses mœurs, sa probité, sa franchise même, pourvu qu'elle vienne d'un esprit de liberté et non d'un esprit de parti. Voilà ce que j'ai tâché de faire par l'avis de quelques gens éclairés que j'ai choisis pour guides#parmi les connoissances que m'a données milord Edouard. J'ai donc commencé d être admis dans des sociétés moins nombreuses et plus choisies. Je ne m'étois trouvé, jusqu'à présent, qu'à des dîners réglés où l'on ne voit de femme que la maîtresse de la maison , où tous les désœuvrés de Paris sont reçus pour peu qu on les connoisse , où chacun paie comme il peut son dîner en esprit ou en flatterie , et dont le
ton bruvant et confus ne diffère pas beaucoup de celui
des tables d'auberges.
Je suis maintenant initié à des mystères plus secrets. J'assiste à des soupers priés, où la porte est fermée à tout survenant; et où 1 on est sûr de ne trouver que des gens qui conviennent tous , sinon les uns aux autres, au moins à ceux qui les reçoivent. C est là que les femmes s observent moins , et qu'on peut commencer à les étudier; c'est là que régnent plus paisiblement des propos plus fins et plus satiriques ; c'est là qu'au lieu des nouvelles publiques, des spectacles, des promotions, des morts, des mariages, dont on a parlé le matin , on passe discrètement en revue les anecdotes de Paris, qu'on dévoile tous les événements secrets delà chronique scandaleuse, qu'on rend le bien et le mal également plaisants et ridicules , et que, peignant avec art et selon l'intérêt particulier les caractères des personnages, chaque interlocuteur, sans y penser, peint encore beaucoup mieux le sien; c'est là qu'un reste de circonspection fait inventer devant les laquais un certain langage entortillé, sous lequel, feignant de rendre la satire plus obscure, on la rend seulement plus amère; c'est là, en un mot, qu'on affile avec soin le poignard , sous* prétexte de faire moins de mal , mais en effet pour l'enfoncer plus, avant.
Cependant, à considérer ces propos selon nos idées, on auroit tort de les appeler satiriques , car ils sont bien plus railleurs que mordants , et tombent moins sur le vice que sur le ridicule. En général, la satire à peu de cours dans les grandes villes , où ce qui n'est