‹ ŒuvresChapitre 18 sur 279 · PARI IE ! , LETTRE IX · texte numérisé non relu

PARI IE ! , LETTRE IX

honneur. Tout m'apprenoit ou me fesoit croire qu'une fille sensible étoit perdue au premier mot tendre échappé de sa bouche; mon imagination troublée confondoit le crime avec l'aveu de la passion ; rt j'âvois une si affreuse idée de ce premier pas, qu à peine voyois-je audelà nul intervalle jusqu'au dernier. I/c\cessive défiance de moi-même augmenta mes alarmes; les combats de la modestie me parurent ceux de la clfàsteté : je pris le tourment du silence pour l'emportement des desirs.. le me crus perdue aussi tôt quej a urois parlé, et cependant il falloit parler ou vous perdre. Ainsi, ne pouvant plus déguiser mes sentiments, je tachai d'exciter la générosité des vôtres ; et , me fiant plus à vous qu'à moi, je voulus, en intéressant votre honneur à ma défense, me ménager des ressources dont je me croyois dépourvue.

J'ai reconnu que je me trompois ; je n'eus pas parlé que je me trouvai soulagée; vous n'eûtes pas répondu que je me sentis tout-à-fait calme : et deux mois d'expérience m'ont appris que mon cœur trop tendre a besoin d'amour, mais que mes sens n'ont aucun besoin d'amant. Jugez , vous qui aimez la vertu , avec quelle joie je fis cette heureuse découverte. Sortie de cette profonde ignominie où mes terreurs m'avoient plongée , je goûte le plaisir délicieux d'aimer purement. Cet état fait le bonheur de ma vie; mon humeur et ma santé s'en ressentent ; à peine puis-je en concevoir un plus doux, et l'accord de l'amour et de 1 innocence me semble être le paradis sur la terre.

Dès-lors je ne vous craignis plus ; et , quand je pris soin d'éviter la solitude avec von s . ce fut autant pour

6o LA NOUVELLE IIELOÏSE.

vous que pour moi ; car vos yeux et vos soupirs annonçoient plus de transports que de sagesse; et si vous eussiez oublié l'arrêt que vous avez. prononcé vousmême, je ne laurois pas oublié.

Ah! mon ami, que ne puis-je faire passer dans votre ame le sentiment de bonheur et de paix qui régne au fond de la mienne ! que ne puis -je vous apprendre à jouir tranquillement du plus délicieux état de la vie ! Les charmes de l'union des cœurs se joignent pour nous à ceux de l'innocence : nulle crainte, nulle honte ne trouble notre félicité ; au sein des vrais plaisirs de l'amour, nous pouvons' parler de la vertu sans rougir.

E v' è il piacer con 1' onestade accanto '.

Je ne sais quel triste pressentiment s'élève dans mon sein , et me crie que nous jouissons du seul temps heureux que le ciel nous ait destiné. Je n'entrevois dans l'avenir qu'absence, orages, troubles, contradictions : la moindre altération à notre situation présente me paroît ne pouvoir être qu'un mal. Non, quand un lien plus doux nous uniroit à jamais, je ne sais si l'excès du bonheur n'en deviendroit pas bientôt la ruine. Le moment de la possession est une crise de l'amour, et tout changement est dangereux au nôtre ; nous ne pouvons plus qu'y perdre.

Je t'en conjure , mon tendre et unique ami , tâche de calmer l'ivresse des vains désirs que suivent toujours les regrets, le repentir, la tristesse. Goûtons en paix notre situation présente. Tu te plais à m'instruire,

' Et le plaisir s'unit à l'honnêteté. Métast.

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