PARTIE II, LETTRE XVIII
peut avoir un livre qui ne porte poinl ses lecteurs an bien. '
Adieu, mon trop cher ami : je 110 voudrois pas finir si tôt; mais on m attend, on m appelle. Je te quitte à regret, car je suis gaie et j'aime à partager avec toi mes plaisirs: ce qui les anime et les redouble est que ma mère se trouve mieux depuis quelques jours,1 elle s'est senti assez de force pour assister au mariage, et servir de mère à sa nièce, ou plutôt à sa seconde fille. La pauvre Claire en a pleuré de joie. Juge de moi , qui , méritant si peu de la conserver, tremble toujours de la perdre. En vérité elle fait les honneurs de la fêle avec autant de grâce que dans sa plus parfaite santé ; il semble même qu un reste de langueur rende sa naïve politesse encore plus touchante. Non, jamais cette incomparable mère ne fut si bonne, si charmante, si digne d'être adorée.... Sais-tu quelle a demandé plusieurs fois de tes nouvelles à M. d'Orbe? Quoiqu'elle ne me parle point de toi, je n'ignore pas qu'elle t aime, et que, si jamais elle étoit écoutée, ton bonheur et le mien seroit son premier ouvrage. Ah! si ton cœur sait être sensible, qu'il a besoin de l'être ! et qu il a de dettes à payer !
' Si le lecteur approuve cette règle", etquil s'en serve pour jujjer ce recueil, l'éditeur n'appellera pas de son jugement.
LA SOUVELLt HKLOÏSE.
LETTRE XIX
A JULIE
Tiens*, ma Julie, gronde-moi , querelle-moi, batsmoi; je souffrirai tout, mais je n'en continuerai pas moins à te dire ce que je pense. Qui sera le dépositaire de tous mes sentiments, si ce n'est toi qui les éclaires? et avec qui mon cœur se pcrmettroit-il de parler , si tu refusois de lentendre? Quand je te rends compte de mes observations et de mes jugements, c'est pour que tu les corriges , non pour que tu les approuves ; et plus je puis commettre d'erreurs, plus je dois me presser de t'en instruire. Si je blâme les abus qui me frappent dans cette grande ville, je ne m*en excuserai point sur ce que je t'en parle en confidence; car je ne dis jamais rien d'un tiers que je ne sois prêt à lui dire en face; et, dans tout ce que je t'écris des Parisiens, je ne fais que répéter ce que je leur dis tous les jours à eux-mêmes. Ils ne m'en savent point mauvais gré ; ils conviennent de beaucoup de choses. Ils se plaignoient de notre Murait, je le crois bien; on voit, on sent combien il les hait, jusque dans les éloges qu il leur donne; et je suis bien trompé si, même dans ma critique, on n'aperçoit le contraire. L'estime et la reconnoissance que m inspirent leurs bontés ne font qu'augmenter ma franchise: elle peut n'être pas inutile à quelques uns; et, à la manière dont tous supportent la vérité dans ma bouche, j'ose croire que nous sommes dignes , eux de l'en-