PARTIE II, LETTRE XIX. ?>6(j
fendre , et moi de la dire. C'est en cela , ma Julie , que la vérité qui blâme est plus honorable que la vérité qui loue, car la losange ne sert qu à corrompre ceux qui la goûtent, et les plus indignes en sont toujours les plus affamés : mais la censure est utile, et le mérite seul sait la supporter. Je te le dis du fond de mon coeur, j'honore le François comme le seul peuple qui aime véritablement les hommes, et qui soit bienfaisant par caractère; mais c'est pour cela même que j'en suis moins disposé à lui accorder cette admiration générale à laquelle il prétend même pour les défauts qu'il avoue. Si les François n'avoient point de vertus, je n'en dirois rien ; s'ils n'avoient point de vices , ils ne seroient pas hommes : ils ont trop de côtés louables pour être toujours loués.
Quant aux tentatives dont tu me parles , elles me sont impraticables, pareequ'il faudroit emplover, pour les faire , des moyens qui ne me conviennent pas et que tu m'as interdits toi-même. L'austérité républicaine n'est pas de mise en ce pays ; il y faut des vertus plus flexibles, et qui sachent mieux se plier aux intérêts des amis ou des protecteurs. Le mérite est honoré, j'en conviens; mais ici les talents qui mènent à la réputation ne sont point ceux qui mènent à la fortune ; et quand j'aurois le malheur de posséder ces derniers , Julie se résoudroit-elle à devenir la femme d'un parvenu? En Angleterre c'est tout autre chose ; et , quoique les mœurs y vaillent peut-être encore moins qu'en France, cela n'empêche pas qu'on n'y puisse parvenir par des chemins plus honnêtes, parceque le peuple ayant plus de part au gouvernement, vr. 24
l'estime publique y est un plus grand moyen de crédit. Tu n'ignores pas que le projet de milord Edouard est d employer cette voie en ma faveur, et le mien, de justifier son zélé. Le lieu de la terre où je suis le plus loin de toi est celui où je ne puis rien faire qui m'en rapproche. (..) Julie ! s'il est difficile d'obtenir ta main, il 1 est bien plus de la mériter; et voilà la noble tache que l'amour m'impose.
Tu m ôtes d'une grande peine en me donnant de meilleures nouvelles de ta mère : je t'en voyois déjà si inquiète avant mon départ , que je n'osai te dire ce quej'enpensois; mais je la trouvois maigrie, changée, et je redoutois quelque maladie dangereuse. Conservela-moi, parcequ elle m'est chère, parceque mon cœur l'honore, parceque ses bontés font mon unique espérance, et surtout parcequ'elle est mère de ma Julie.
Je te dirai sur les deux épouseurs, que je n'aime point ce mot, même par plaisanterie : du reste, le ton dont tu me parles d eux m empêche de les craindre , et je ne hais plus ces infortunés puisque tu crois les haïr. Mais j admire ta simplicité de penser connoitre la haine : ne vois-tu pas que c'est 1 amour dépité que tu prends pour elle? Ainsi murmure la blanche colombe dont on poursuit le bien-aimé. Va, Julie, va, fille incomparable; quand tu pourras haïr quelque chose, je pourrai cesser de t aimer.
P. S. Que je te plains d'être obsédée par ces deux importuns ! Pour l'amour de toi-même , hàte-toi de les renvoyer.