PARTIE I, LETTRE IX. 6l
et tu sais trop si je me plais à recevoir tes leçons. Rendons-les encore plus fréquentes; ne nous quittons qu'autant qu il faut pour la bienséance; employons à nous écrire les moments que nous ne pouvons passer à nous voir, et profitons d'un temps précieux après lequel peut-être nous soupirerons un jour. Ah! puisse notre sort, tel qu il est, durer autant que notre vie! L'esprit s'orne, la raison s'éclaire, famé se fortifie, le cœur jouit : que manque-t-il à notre bonheur?
LETTRE X
A JULIE
Que vous avez raison , ma Julie , de dire que je ne vous connois pas encore ! toujours je crois connoître tous les trésors de votre belle ame, et toujours j'en découvre de nouveaux. Quelle femme jamais associa comme vous la tendresse à la vertu, et, tempérant lune par l'autre, les rendit toutes deux plus charmantes? Je trouve je ne sais quoi d aimable et d'attrayant dans cette sagesse qui me désole ; et vous ornez avec tant de grâce les privations que vous m'imposez , qu'il s'en faut peu que vous ne me les rendiez chères.
Je le sens chaque jour davantage, le plus grand des biens est d'être aimé de vous; il n'y en a point, il nV en peut avoir qui l'égale ; et s'il falloit choisir entre votre cœur et votre possession même , non , charmante Julie, je ne balancerais pas un instant, ^iais d où vien-
f)2 LA NOUVELLE IIÉLOÏSE.
droit cette amère alternative , et pourquoi rendre incompatible ce que la nature a voulu réunir? le temps est précieux, dites-vous ; sachons en jouir tel qu il est, et gardons-nous par notre impatience d en troubler le paisible cours. Eh! qu'il passe et qu'il soit heureux! Pour profiter d'un état aimable faut-il en négliger un meilleur, et préférer le repos à la félicité suprême? Ne perd-on pas tout le temps qu'on peut mieux employer? Ah! si l'on peut vivre mille ans en un quart d heure, à quoi bon compter tristement les jours qu'on aura vécu ?
Tout ce que vous dites du bonheur de notre situation présente est incontestable ; je sens que nous devons être heureux, et pourtant je ne le suis pas. La sagesse a beau parler par votre bouche, la voix de la nature est la plus forte. Le moyen de lui résister quand elle s'accorde à la voix du cœur? Hors vous seule je ne vois rien dans ce séjour terrestre qui soit digne d'occuper mou ame et mes sens : non, sans vous la nature n'est plus rien pour moi , mais son empire est dans vos yeux, et c'est là qu elle est invincible.
Il n'en est pas ainsi de vous , céleste Julie ; vous vous contentez de charmer nos sens , et n êtes point en guerre avec les vôtres. Il semble que des passions humaines soient au-dessous dune ame si sublime; et comme vous avez la beauté des anges , vous en avez la pureté. O pureté que je respecte en murmurant, que ne puis-je ou vous rabaisser ou m'élever jusqu à vous! Mais non, je ramperai toujours sur la terre , et vous verrai toujours briller dans les cieux. Ah! soyez heureuse aux dépens de mon repos ; jouissez de toutes