‹ ŒuvresChapitre 181 sur 279 · PARTIE II, LETTRE XXI · texte numérisé non relu

PARTIE II, LETTRE XXI

Commençons par l'extérieur : c'est à quoi s'en tiennent la plupart des observateurs. Si je les imitois en cela, les femmes de ce pays auroient trop à s'en plaindre : elles ont un extérieur de caractère aussi bien que de visage; et comme 1 un ne leur est guère plus favorable que l'autre, on leur fait tort en ne les jugeant que parla. Elles sont tout au plus passables de figure, et généralement plutôt mal que bien : je laisse à part les exceptions. Menues plutôt que bien faites, elles n'ont pas la taille fine; aussi s'attachent-elles volontiers aux modes qui la déguisent : en quoi je trouve assez simples les femmes des autres pays de vouloir. bien imiter des modes faites pour cacher des défauts qu'elles n'ont pas.

Leur démarche est aisée et commune; leur port n'a rien d'affecté, parcequ'elles n'aiment point à se gêner ; mais elles ont naturellement une certaine disinvoltura * qui n'est pas dépourvue de grâces, et qu'elles se piquent souvent de pousser jusqu'à l'étourderie. Elles ont le teint médiocrement blanc, et sont communément un peu maigres, ce qui ne contribue pas à leur embellir la peau. A l'égard de la gorge, c'est lautre extrémité des Valaisanes. Avec des corps fortement serrés elles tâchent d'en imposer sur la consistance; il y a d'autres moyens d'en imposer sur la couleur. Quoique je n'aie aperçu ces objets que de fort loin , l'inspection en est si libre qu'il reste peu de chose à deviner. Ces dames paroissent mal entendre en cela leurs intérêts ; car, pour peu que le visage soit

* Le sens propre de ce mot est dur libre et dégagé, l'aisance dam les manières.

agréable, l'imagination du spectateur les servirent au surplus beaucoup mieux que ses yeux; et, suivant le philosophe gascon , la faim entière est bien plus âpre que celle qu'on a déjà rassasiée, au moins par un sens. *

Leurs traits sont peu réguliers; mais, si elles ne sont pas belles, elles ont de la physionomie qui supplée à la beauté, et l'éclipsé quelquefois. Leurs yeux vifs et brillants ne sont pourtant ni pénétrants ni doux. Quoiqu'elles prétendent les animer à force de rouge , lexpression qu'elles leur donnent par ce moyen tient plus du feu de la colère que de celui de l'amour : naturellement ils n'ont que de la gaieté ; ou s ils semblent quelquefois demander un sentiment tendre , ils ne le promettent jamais. *

Elles se mettent si bien, ou du moins elles en ont tellement la réputation , qu'elles servent en cela , comme en tout, de modèle au reste de l'Europe. En effet, On ne peut employer avec plus de goût un habillement plus bizarre. Elles sont de toutes les femmes les moins asservies à leurs propres modes. La mode domine les provinciales; mais les Parisiennes dominent la mode, et la savent plier chacune à son avantage. Les premières sont comme des copistes ignorants et servîtes qui copient jusqu'aux fautes d'orthographe ; les autres sont des auteurs qui copient en maîtres, et savent rétablir les mauvaises leçons.

* Montaigne , Livre ni, ihap. 5.

' Parlons pour nous, mon cher philosophe : pourquoi d'autre? ne seroicnl-ils pas plus heureux ? Il n'y a qu'une coquette qui pic mette à tout le monde ce qu'elle ne doit tenir qu'à un seul.

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