PARTIE II, I.KTTRE XXI. 37S
Leur parure est plus recherchée que 'magnifique;
il y régne plus d élégance que de richesse. La rapidité
des modes qui vieillit tout dune aimée à l autre, la propreté qui leur fait aimer à changer souvent d'ajustement, les préservent dune somptuosité ridicule
elles n'en dépensent pas moins, mais leur dépense est mieux entendue; au lieu d habits râpés et superbes comme en Italie, on voit ici des habits plus simples 1 1 toujours (rais. Lee deux sèves ont, à cet égard, la même modération , la même délicatesse, et ce gOÛt me fait grand plaisir : j aime fort à ne voir ni galons ni taches. Il n'y a point de peuple, excepté le nôtre, où les femmes surtout portent moins de dorure. On voit les mêmes étoffes dans tous les états; et Ion auloit peine à distinguer une duchesse dune bourgeoise, si la première n'avoit fart de trouver des distinctions que loutre n'oseroit imiter. Or ceci semble avoir sa difficulté; car, quelque mode qu'on prenne à la cour, cette mode est suivie à l'instant à la ville; et il n en est pas des bourgeoises de Paris comme des provinciales et des étrangères , qui ne sont jamais qu à la mode qui n'est plus. Il n en est pas encore comme dans les autres pays, où les plus grands étant aussi les plus riches, leurs femmes se distinguent par un luxe que les autres ne peuvent égaler. Si les femmes de la cour prenoient ici cette voie, elles seroient bientôt effacées par celles des financiers.
Qu'ont-elles donc fait? Elles ont choisi des moyens plus sûrs, plus adroits , et qui marquent plus de réflexion. Elles savent que des idées de pudeur et de modestie sont profondément gravées dans l'esprit du
peuple : c'est là ce qui leur a suggéré des modes inimitables. Elles ont vu que le peuple avoit en horreur le rouge, qu il s obstine à nommer grossièrement du fard; elles se sont appliqué quatre doigts, non de fard, mais de rouge; car, le mot changé, la chose n'est plus la même. Elles ont vu qu une gorge découverte est en scandale au public; elles ont largement échancré leurs corps. Elles ont vu... oh bien des choses, que ma Julie, toute demoiselle quelle est, ne verra sûrement jamais. Elles ont mis dans leurs manières le même esprit qui dirige leur ajustement. Cette pudeur charmante qui distingue , honore et embellit ton sexe, leur a paru vile et roturière; elles ont animé leur geste et leur propos dune noble impudence; et il n'y a point d'honnête homme à qui leur regard assuré ne fasse baisser les yeux. C'est ainsi que cessant d'être femmes, de peur d'être confondues avec les autres femmes, elles préfèrent leur rang à leur sexe, et imitent les filles de joie, afin de n'être pas imitées.
J ignore jusqu où va cette imitation de leur part, mais je sais qu'elles n ont pu tout-à-fait éviter celle qu'elles vouloient prévenir. Quant au rouge et aux corps échancrés, ils ont fait tout le progrès qu ils pouvoient faire. Les femmes de la ville ont mieux aimé renoncer à leurs couleurs naturelles et aux charmes que pouvoit leur prêter V amoroso pensier des amants, que de rester mises comme des bourgeoises ; et si cet exemple n'a point gagné les moindres états, ces! qu'une femme à pied dans un pareil équipage, n'est pas trop en sûreté contre les insultes de la populace.