PARTIE II, LETTRE XXI. J-]-J
Ces insultes sont le cri de la pudeur révoltée, et, dans cette occasion comme en beaucoup d'autres , la brutalité du peuple, plus honnête que la bienséance des gens polis, retient peut-être ici cent mille femmes dans les bornes de la modestie : c'est précisément ce qu'ont prétendu les adroites inventrices de ces modes.
Quant au maintien soldatesque et au ton grenadier, il frappe moins, attendu qu il est plus universel , et il n'est guère sensible qu aux nouveaux débarqués. Depuis le faubourg Saint-Germain jusqu'aux halles, il y a peu de femmes à Paris dont l'abord, le regard , ne soit d'une hardiesse à déconcerter quiconque n'a rien vu de semblable en son pays; et de la surprise où jettent ces nouvelles manières, naît cet air gauche qu'on reproche aux étrangers. C'est encore pis sitôt qu'elles ouvrent la bouche. Ce n'est point la voix douce et mignarde de nos Vaudoises ; c'est un certain accent dur, aigre, interrogatif, impérieux, moqueur, et plus fort que celui d'un homme. S'il reste dans leur ton quelque grâce de leur sexe, leur manière intrépide et curieuse de fixer les gens achève de l'éclipser. Il semble qu'elles se plaisent à jouir de l'embarras qu'elles donnent à ceux qui les voient pour la première fois ; mais il est à croire que cet embarras leur plairoit moins si elles en démêloient mieux la cause.
Cependant, soit prévention de ma part en faveur de la beauté , soit instinct de la sienne à se faire valoir, les belles femmes me paraissent en général un peu plus modestes, et je trouve plus de décence dans leur maintien. Cette réserve ne leur coûte guère; elles sen-
tent bien leurs avantages, elles savent quelles n'ont pas besoin d'agaceries pour nous attirer. Peut-être aussi que l'impudence est plus sensible et choquante jointe à la laideur; et il est sûr qu'on couvriroit plutôt de soufflets que de baisers un laid visage effronté, au lieu qu'avec la modestie il peut exciter une tendre compassion qui mène quelquefois à l'amour. Mais, quoiqu'en général on remarque ici quelque chose de plus doux dans le maintien des jolies personnes, il y a encore tant de minauderies dans leurs manières , et elles sont toujours si visiblement occupées d'ellesmêmes, qu'on n'est jamais exposé dans ce pays à la tentation qu'avoit quelquefois M. de Murait auprès des Angloises, de dire à une femme qu'elle est belle, pour avoir le plaisir de le lui apprendre.
La gaieté naturelle à la nation , ni le désir d'imiter les grands airs, ne sont pas les seules causes de cetle liberté de propos et de maintien qu'on remarque ici dans les femmes. Elle paroit avoir une racine plus profonde dans les mœurs, par le mélange indiscret et continuel des deux sexes, qui fait contracter à chacun d'eux l'air, le langage, et les manières de l'autre. Nos Suissesses aiment assez à se rassembler entre elles ', elles v vivent dans une douce familiarité; et quoique apparemment elles ne haïssent pas le commerce des hommes , il est certain que la présence de ceux-ci jette une espèce de contrainte dans cette petite gynécocratie. A Paris, c'est tout le contraire; les femmes n'ai-
' Tout cela est fort changé. Par les circonstances , ces lettres ne semblent écrites que depuis quelque vingtaine d'années ; aux mœurs, au stvle. on les croiroit de t autre siècle.