‹ ŒuvresChapitre 184 sur 279 · PARTIE II, LETTRK XXI. 3'g · texte numérisé non relu

PARTIE II, LETTRK XXI. 3'g

ment a vivre qu'avec Les hommes, elles ne sont à leur aise qu'avec eux. Dans chaque société la maîtresse de l.i maison est presque toujours seule au milieu d un Cerele d'hommes. On a peine à concevoir d'où tant d'hommes peuvent se répandre partout; mais Paris est plein d aventuriers et de célibataires qui passent leur vie à courir de maison en maison ; et les hommes semblent, comme les espèces, se multiplier par la circulation. C'est donc là qu'une femme apprend à parler, agir et penser comme eux , et eux comme elle. G'es4 là qu'unique objet de leurs petites galanteries, elle jouit paisiblement de ces insultants hommages auxquels on ne daigne pas même donner un air de bonne loi. Qu'importe? sérieusement ou par plaisanterie, on s'occupe d'elle, et c'est tout ce qu'elle veut. Qu'une autre femme survienne , à l'instant le ton de cérémonie succède à la familiarité, les grands airs commencent, l'attention des hommes se partage, < t 1 on se tient mutuellement dans une secrète gêne dont <in ne sort plus qu'en se séparant.

Les femmes de Paris aiment à \oir les spectacles, c'est-à-dire à y être vues; mais leur embarras, chaque lois qu elles y veulent aller, est de trouver une compagne ; car l'usage ne permet à aucune femme d'v aller seule en grande loge, pas même avec son mari, pas même avec un autre homme. On ne sauroit dire combien dans ce pays si sociable ces parties sont difficiles à former; de dix qu'on en projette il en manque neuf: le désir d'aller au spectacle les fait lier, l'ennui d'v aller ensemble les fait rompre, .le crois que les femmes pourroient abroger aisément cet usage inepte; car où

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est la raison de ne pouvoir se montrer seule en publie? Mais c'est peut-être ce défaut de raison qui le conserve. Il est bon de tourner autant qu'on peut les bienséances sur des choses où il seroit inutile d'en manquer. Que gagnerait une femme au droit d'aller sans compagne à lOpéra? Ne vaut-il pas mieux réserver ce droit pour recevoir en particulier ses amis?

Il est sûr que mille liaisons secrètes doivent être le fruit de leur manière de vivre éparses et isolées parmi tant d hommes. Tout le monde en convient aujourd hui, et l'expérience a détruit l'absurde maxime de vaincre les tentations en les multipliant. On ne dit donc plus que cet usage est plus honnête, mais qu il est plus agréable : et c'est ce que je ne crois pas plus vrai ; car quel amour peut régner où la pudeur est en dérision? et quel charme peut avoir une vie privée à-la-fois d'amour et d'honnêteté? Aussi, comme le grand fléau de tous ces gens si dissipés est 1 ennui, les femmes se soucient-elles moins d'être aimées qu'amusées : la galanterie et les soins valent mieux que l'amour auprès d'elles; et, pourvu qu'on soit assidu, peu leur importe qu'on soit passionné. Les mots même d'amour et d'amant sont bannis de l'intime société des deux sexes , et relégués avec ceux de chaîne et de flamme dans les romans qu'on ne lit plus.

Il semble que tout l'ordre des sentiments naturels soit ici renversé. Le cœur n'y forme aucune chaîne : il n'est point permis aux filles d'en avoir un; ce droit est réservé aux seules femmes mariées , et n'exclut du choix personne que leurs maris. Il vaudroit mieux qu'une mère eût vingt amants que sa fille un seul.

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