PARTIE II, LETTRE XXI
jeune et si dissipée à remplir ces aimables devoirs, et combien peu elle y mettoit d'ostentation. Comment! disois-je tout attendri, quand ce seroit Julie, elle ne ferait pas autrement. Dès cet instant je ne 1 ai plus regardée qu avec respect, et tous ses défauts sont effacés à mes yeux.
Sitôt que mes recherches se sont tournées de ce côté, j'ai appris mille choses à l'avantage de ces mêmes femmes quej avois d'abord trouvées si insupportables. Tous les étrangers conviennent unanimement qu'en écartant les propos à la mode, il n'y a point de pays au monde où les femmes soient plus éclairées, parlent en général plus sensément, plus judicieusement, et sachent donner au besoin de meilleurs conseils. Otons le jargon de la galanterie et du bel esprit , quel parti tireroiis-nous de la conversation d'une Espagnole, d'une Italienne, d une Allemande? Aucun; et tu sais, Julie, ce qu'il en est communément de nos Suissesses. Mais quon ose passer pour peu galant, et tirer les Françoises de cette forteresse, dont «à la vérité elles n'aiment guère à sortir, on trouve encore à qui parler en rase campagne, et l'on croit combattre avec un homme, tant elles savent s armer de raison et faire de nécessité vertu. Quant au bon caractère, je ne citerai point le zèle avec lequel elles servent leurs amis ; car il peut régner en cela une certaine chaleur d amourpropre qui soit de tous les pays; mais quoique ordinairement elles n aiment qu'elles-mêmes, une longue habitude, quand elies ont assez de constance pourlacquérir, leur tient lieu d'un sentiment assez vif: celles qui peuvent supporter un attachement de dix ans , le
gardent ordinairement toute leur vie; et elles aiment leurs vieux amis plus tendrement, plus sûrement au moins que leurs jeunes amants.
Une remarque assez commune, qui semble être à la charge des femmes, est quelles font tout en ce pays, et par conséquent plus de mal que de bien; mais ce qui les justifie , est quelles font le mal poussées par les hommes , et le bien de leur propre mouvement. Ceci ne contredit point ce que je disois cidevant, que le cœur n'entre pour rien dans le commerce des deux sexes ; car la galanterie françoise a donné aux femmes un pouvoir universel qui n'a besoin d'aucun tendre sentiment pour se soutenir. Tout dépend d'elles ; rien ne se fait que par elles ou pour elles ; l'Olympe et le Parnasse, la gloire et la fortune, sont également sous leurs lois. Les livres n'ont de prix, les auteurs n'ont d'estime , qu'autant qu'il plaît aux femmes de leur en accorder; elles décident souverainement des plus hautes connoissances , ainsi que des plus agréables. Poésie, littérature, histoire, philosophie, politique même ; on voit d'abord au style de tous les livres qu'ils sont écrits pour amuser de jolies femmes ; et Ton vient de mettre la Bible en histoires galantes*. Dans les affaires , elles ont pour obtenir ce quelles demandent un ascendant naturel jusque sur leurs maris , non parcequ ils sont leurs maris , mais parcequ'ils sont hommes, et qu'il est convenu qu un homme ne refusera rien à aucune femme, fut-ce même la sienne.
* L'Histoire du Peuple de Dieu , du P. Berruyer, dont la première partie parut en 1728, et la seconde en 1753.