PARTIE II, LETTRE XXI. 38g
Au reste, cette autorité ne suppose ni attachement
ni estime , mais seulement de la politesse et de l'usage du monde; car d'ailleurs il n'est pas moins essentiel à la galanterie françoise de mépriser les femmes que de les servir. Ce mépris est une sorte de titre qui leur en impose; c'est un témoignage qu <m a vécu assez avec elles pour les connoître. Quiconque les respecte* roit passeroit à leurs yeux pour un novice , un paladin, un homme qui n'a connu les femmes que dans les romans. Elles se jugent avec tant d équité, que les honorer seroit être indigne de leur plaire; et la première qualité de l'homme à bonnes fortunes est d'être souverainement impertinent.
Quoi qu'il en soit , elles ont beau se piquer de méchanceté, elles sont bonnes en dépit d'elles; et voici à quoi surtout leur bonté de cœur est utile. En tout pays les gens chargés de beaucoup d'affaires sont tou-^ jours repoussants et sans commisération ; et Paris étant le centre des affaires du plus grand peuple de l'Europe , ceux qui les font sont aussi les plus durs des hommes. C'est donc aux femmes qu'on s'adresse pour avoir des grâces ; elles sont le recours des malheureux; elles ne ferment point l'oreille à leurs plaintes; elles les écoutent , les consolent, et les servent. Au milieu de la vie frivole quelles mènent, elles'savent dérober des moments à leurs plaisirs pour les donner à leur bon naturel ; et si quelques unes font un infâme commerce des services quelles rendent, des milliers d'autres s'occupent tous les jours gratuitement à secourir le pauvre de leur bourse, et l'opprimé de leur crédit. Il est vrai que leurs soins sont souvent indis-
3f)0 LA NOUVELLE HÉLOÏSE.
crets , et quelles nuisent sans scrupule au malheureux qu'elles ne connoissent pas , pour servir le malheureux qu'elles connoissent : mais comment connoître tout le monde dans un si grand pays? et que peut faire de plus la bonté dame séparée de la véritable vertu , dont le«plus sublime effort n'est pas tant de faire le bien que de ne jamais mal faire? A cela près , il est certain quelles ont du penchant au bien , quelles en font beaucoup, quelles le font de bon cœur, que ce sont elles seules qui conservent dans Paris le peu d humanité qu'on y voit régner encore , et que sans elles on verroit les hommes avides et insatiables s'y dévorer comme des loups.
Voilà ce que je n'aurois point appris si je m'en étois tenu aux peintures des faiseurs de romans et de comédies , lesquels voient plutôt dans les femmes des ridicules qu ils partagent que les bo*nnes qualités qu ils n'ont pas , ou qui peignent des chefs-d'œuvre de vertu quelles se dispensent d imiter en les traitant de chimères , au lieu de les encourager au bien en louant celui quelles font réellement. Les romans sont peut-être la dernière instruction qu il reste à donner à un peuple assez corrompu pour que toute autre lui soit inutile /je voudrois qu'alors la composition de ces sortes de livres ne fut permise qu'à des gens honnêtes , mais sensibles , dont le cœur se peignît dans leurs écrits ; à des auteurs qui ne fussent pas audessus des foiblesses de l'humanité , qui ne montrassent pas tout d'un coup la vertu dans le ciel hors de la portée des hommes , mais qui la leur fissent aimer en la peignant d'abord moins austère, et