‹ ŒuvresChapitre 191 sur 279 · PARTIE II, LETTRE XXI. 3f)ï · texte numérisé non relu

PARTIE II, LETTRE XXI. 3f)ï

puis du sein du vice les y sussent conduire insensiblement. J

Je t'en ai prévenue, je ne suis en rien de l'opinion commune sur le compte des femmes de ce pays. On leur trouve unanimement 1 abord le plus enchanteur, les grâces les plus séduisantes, la coquetterie la plus raffinée, le sublime de la galanterie, et 1 art de plaire au souverain degré. Moi, je trouve leur abord choquant, leur coquetterie repoussante, leurs manières sans modestie. J imagine que le cœur doit se fermer à toutes leurs avances ; et 1 on ne me persuadera jamais quelles puissent un moment parler de 1 amour sans se montrer également incapables d'en inspirer et d'en ressentir.

D'un autre côté , la renommée apprend à se défier de leur caractère ; elle les peint frivoles , rusées , artificieuses, étourdies, volages, parlant bien, mais ne pensant point, sentant encore moins, et dépensant ainsi tout leur mérite en vain babil. Tout cela me paroît à moi leur être extérieur comme leurs paniers et leur rouge. Ce sont des vices«de parade qu'il faut avoir à Paris , et qui dans le fond couvrent en elles du sens, de la raison, de l'humanité, du bon naturel. Elles sont moins indiscrètes, moins tracassières que chez nous , moins peut-être que partout ailleurs. Elles sont plus solidement instruites , et leur instruction profite mieux à leur jugement. En un mot , si elles me déplaisent par tout ce qui caractérise leur sexe quelles ont défiguré , je les estime par des rapports avec le nôtre qui nous font honneur ; et je trouve quelles scroient

392 la nouvelle héloïse.

cent fois plutôt des hommes de mérite que d'aimables

femmes.

Conclusion : si Julie n'eût point existé, si mon cœur eût pu souffrir quelque autre attachement que celui pour lequel il étoit né, je n'aurais jamais pris à Paris ma femme , encore moins ma maîtresse : mais je m'y serois fait volontiers une amie ; et ce trésor meut corn sole peut-être de n'y pas trouver les deux autres ' .

LETTRE XXIÏ.

A JULIE

Depuis ta lettre reçue je suis allé tous les jours chez M. Silvestre demander le petit paquet. Il n'étoit toujours point venu ; et , dévoré dune mortelle impatience , j'ai fait le voyage sept fois inutilement. Enfin la huitième j'ai reçu le paquet. A peine l'ai-je eu dans les mains, que, sans payer le port, sans m'en informer, sans rien dire à personne, je suis sorti comme un étourdi ; et ne voyant que le moment de rentrer chez moi , j'enfilois avec tant de précipitation des rues que je ne connoissois point, qu'au bout d'une demiheure , cherchant la rue de Tournon , où je loge , je me suis trouvé dans le marais , à l'autre extrémité de Paris. J'ai été obligé de prendre un fiacre pour reve-

1 Je me garderai de prononcer sur cette lettre; mais je doute qa'un jugement qui donne libéralement à celles qu'il regarde des qualités que les méprisent, et qui leur refuse les seules dont elles font cas, soit fort propre à être bien reçu d'elles.

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