‹ ŒuvresChapitre 193 sur 279 · PARTIE II, LETTRE XXII. 3<j · texte numérisé non relu

PARTIE II, LETTRE XXII. 3<j

tu sois, quoi que tu fasses au moment où j'écris cette lettre, au moment où ton portrait reçoit tout ce que ton idolâtre amant adresse à ta personne, ne sens-tu pas ton charmant visage inondé des pleurs de l'amour et île la tristesse? ne sens-tu pas tes yeux, tes joues, ta bouche, ton sein, presses, comprimés, accahlés de mes ardents baisers? ne te sens-tu pas embraser tout entière du feu de mes lèvres brûlantes? Ciel! qu eutends-je? Quelqu'un vient... Ah ! serrons , cachons mon trésor... un importun! Maudit soit le cruel qui vient troubler des transports si doux !...Puisse-t-il ne jamais aimer... ou vivre loin de ce qu'il aime!

LETTRE XXIII

DE LAMAXT DE JULIE A MADAME DORBE.

C'est à vous , charmante cousine , qu'il faut rendre compte de l'Opéra; car bien que vous ne m'en parliez point dans vos lettres, et que Julie vous ait gardé le secret, je vois d'où lui vient cette curiosité. J'y fus une fois pour contenter la mienne; j'y suis retourné pour vous deux autres fois. Tenez-m'en quitte, je vous prie, après cette lettre. J'y puis retourner encore, v bailler, y souffrir, y périr pour votre service; mais y rester éveillé et attentif, cela ne m'est pas possible.

* Avant de vous dire ce que je pense de ce fameux théâtre, que je vous rende compte de ce qu on en dit ici; le jugement des connaisseurs pourra redresser le mien si je m abuse.

3g6 LA NOUVELLE HÉLOÏSE.

L'Opéra de Paris passe, à Paris, pour le spectacle le plus pompeux, le plus voluptueux, le plus admirable qu'inventa jamais l'art humain. C'est, dit-on, le plus superbe monument de la magnificence de Louis XIV. Il n'est pas si libre à chacun que vous le pensez de dire son avis sur ce grave sujet. Ici l'on peut disputer de tout hors de la musique et de l'Opéra ; il y a du danger à manquer de dissimulation sur ce seul point. La musique Françoise se maintient par une inquisition très sévère ; et la première chose qu'on insinue par forme de leçon à tous les étrangers qui viennent dans ce pays, c'est que tous les étrangers conviennent qu'il n'y a rien de si beau dans le reste du monde que l'Opéra de Paris. En effet, la vérité est que les plus discrets s'en taisent, et n'osent en rire qu'entre eux.

Il faut convenir pourtant qu'on y représente à grands frais, non seulement toutes les merveilles de la nature, mais beaucoup d autres merveilles bien plus grandes que personne n'a jamais vues ; et sûrement Pope a voulu désigner ce bizarre théâtre par celui où il dit qu'on voit pele-méle des dieux , des lutins, des monstres, des rois, des bergers, des fées, de la fureur, de la joie, un feu, une gigue, une bataille, et un bal.

Cet assemblage si magnifique et si bien ordonné est regardé comme s'il contenoit en effet toutes les choses qu il représente. En voyant paraître un temple on est saisi dun saint respect; et pour peu que la déesse en soit jolie, le parterre est à moitié païen. On n'est pas si difficile ici qu à la Comédie fran-

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