PARTIE II, LETTRE XXIII
çoise. Ces mêmes spectateurs , qui ne peuvent revêtir un comédien de son personnage, ne peuvent, à l'Opéra, séparer un acteur du sien. Il semble que les esprits se roidissent contre une illusion raisonnable, et ne s'y prêtent qu'autant quelle est absurde et grossière; ou peut-être que des dieux leur coûtent moins à concevoir que des héros. Jupiter étant dune autre nature que nous , on en peut penser ce qu'on veut : mais Caton étoit un homme; et combien d'hommes ont droit de croire que Caton ait pu exister?
L'Opéra n'est donc point ici comme ailleurs une troupe de gens payés pour se donner en spectacle au public; ce sont, il est vrai, des gens que le public paie et qui se donnent en spectacle ; mais tout cela chanpe de nature, attendu que c'est une Académie royale de Musique, une espèce de cour souveraine qui juge sans appel dans sa propre cause, et ne se pique pas autrement de justice ni de fidélité '. Voilà, cousine, comment, dans certains pays, l'essence des choses tient aux mots, et comment des noms honnêtes suffisent pour honorer ce qui l'est le moins.
Les membres de cette noble académie ne dérogent point; en revanche, ils sont excommuniés, ce qui est précisément le contraire de» l'usage des autres pays : mais, peut-être, ayant eu le choix, aiment-ils mieux être nobles et damnés, que roturiers et bénis. J'ai vu sur le théâtre un chevalier moderne * aussi fier de son
1 Dit en mots plus ouverts, cela n'en seroit que plus vrai; mais ici je suis partie, et je dois me taire. Partout où l'on est moins soumis aux lois qu'aux hommes, on doit savoir endurer l'injustice.
* De Chassé, Lasse-taille célèbre, et aussi bon acteur que chan-
métier qu'autrefois l'infortuné Labérius fut humilié du sien ' , quoiqu'il le fît par force et ne récitât que ses propres ouvrages. Aussi l'ancien Labérius ne putil reprendre sa place au cirque parmi les chevaliers
teur habile. Il débuta en 1721 , et quitta le théâtre en 1 7 /î 7 . D'aprè3 l'article que lui a consacré M. Roquefort dans la Biographie universelle , il ne seroit pas vrai de dire qu'il étoit fier de son métier. Il est à observer aussi que Rousseau lui-même fait ailleurs l'éloge le plus honorable de cet acteur , tant sous le rapport des talents que sous celui des qualités morales. Voyez le Dictionnaire de Musique , au mot Acteur.
1 Forcé parle tyran de monter sur le théâtre, il déplora son sort par des vers très touchants , et très capables d'allumer l'indignation de tout honnête homme contre ce César si vanté. « Après « avoir, dit-il, vécu soixante ans avec honneur, j'ai quitté ce matin «1 mon foyer chevalier romain, j'y rentrerai ce soir vil histrion. « Hélas ! j'ai vécu trop d'un jour. O fortune ! s'il falloit me désho- « norer une fois, que ne m'y forçois-tu quand la jeunesse et la vi- « gueur me laissoient au moins une figure agréable ? mais maintenant « quel triste objet viens-je exposer aux rebuis du peuple romain ! «une voix éteinte, un corps infirme, un cadavre, un sépulcre « animé, qui n'a plus rien de moi que mon nom. » Le prologue entier qu'il récita dans cette occasion, l'injustice que lui fit César, piqué de la noble liberté avec laquelle il vengeoit son honneur flétri, l'affront qu'il reçut au cirque, la bassesse qu'eut Cicéron d'insulter à son opprobre, la réponse fine et piquante que bu fit Labérius ', tout cela nous a été conservé par Aulu-Gelle; et . est à mon gré le morceau le plus curieux et le plus intéressant de son fade recueil *.
* Aulu-Gelle n'a pu être cité ici que par erreur. Le beau prologue de Labérius ne se trouve que dans Marrobe. (Saturnal. lib. 11, cap. 7. ) Le même auteur rapporte ce qui se passa à ce sujet entre Cicéron et Labérius, et il y revient même à deux fois ( liv. 11 et liv. vu, ebap 3 ); mais il faut dire que si la réplique de Labérius à Cicéron est en effet piquante, le propos de Cicéron qui y donna lieu peut être interprété innocemment, et qu'on n'y voit pas clairement ce caractère de bassesse insultante que Rousseau lui reproche si vivement.