‹ ŒuvresChapitre 195 sur 279 · PARTIE II, LETTRE XXIII. 3gg · texte numérisé non relu

PARTIE II, LETTRE XXIII. 3gg

romains, tandis que le nouveau en trouve tous les jours une sur les bancs de la Comédie françoise parmi la première noblesse du pays; et jamais on n'entendit parler à Rome avec tant de respect de la majesté du peuple romain qu'on parle à Paris de la majesté de l'Opéra.

Voilà ce que j'ai pu recueillir des discours d autrui sur ce brillant spectacle : que je vous dise à présent ce que j'y ai vu moi-même.

Figurez-vous une 'gaine large d'une quinzaine de pieds et longue à proportion; cette gaîne est le théâtre. Aux deux cotés, on place par intervalle des feuilles de paravant, sur lesquelles sont grossièrement peints les objets que la scène doit représenter. Le fond est un grand rideau peint de même, et presque toujours percé ou déchiré, ce qui représente des gouffres dans la terre ou des trous dans le ciel, selon la perspective. Chaque personne qui passe derrière le théâtre et touche le rideau produit en L'ébranlant une sorte de tremblement de terre assez plaisant à voir. Le ciel est représenté par certaines guenilles bleuâtres, suspendues à des bâtons ou à des cordes, comme létendage d'une blanchisseuse. Le soleil , car on l'y voit quelquefois, est un flambeau dans une lanterne. Les chars des dieux et des déesses sont composés de quatre solives encadrées et suspendues à une grosse corde en forme d'escarpolette; entre ces solives est une planche en travers sur laquelle le dieu s'assied, et sur le devant pend un morceau de grosse toile barbouillée, qui sert de nuage à ce magnifique char. On voit vers le bas de la machine 1 illumination de deux ou trois chandelles puantes et

mal mouchées , qui , tandis que le personnage se démène et crie en branlant dans son escarpolette, l'enfument tout à son aise : encens digne de la divinité.

Comme les chars sont la partie la plus considérable des machines de l'Opéra, sur celle-là vous pouvez juger des autres. La mer agitée est composée de longues lanternes angulaires de toile ou de carton bleu, qu'on enfile à des broches parallèles , et qu'on fait tourner par des polissons. Le tonnerre est une lourde charrette qu'on promène sur le cintre , et qui n'est pas le moins touchant instrument de cette agréable musique. Les éclairs se font avec des pincées de poix-résine qu'on projette sur un flambeau; la foudre est un pétard au bout d'une fusée.

Le théâtre est garni de petites trappes carrées, qui, s'ouvrant au besoin , annoncent que les démons vont sortir de la cave. Quand ils doivent s'élever dans les airs , on leur substitue adroitement de petits démons de toile brune empaillée , ou quelquefois de vrais ramoneurs, qui branlent en l'air suspendus à des cordes , jusqu'à ce qu ils se perdent majestueusement dans les piienilles dont j'ai parlé. Mais ce qu il y a de réellement tragique, c'est quand les cordes sont mal conduites ou viennent à rompre, car alors les esprits infernaux et les dieux immortels tombent, s'estropient, se tuent quelquefois. Ajoutez à tout cela les monstres qui rendent certaines scènes fort pathétiques, tels que des dragons, des lézards, des tortues, des crocodiles, de gros crapauds qui se promènent d'un air menaçant sur le théâtre, et font voir à l'Opéra les Tentations de saint Antoine. Chacune de ces figures est animée par

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