VI
4o2 LA NOUVELLE HÉLOÏSE.
Chacun prend son billet comme à une loterie, sans savoir quel lot il aura : et , quel qu'il soit , personne noseroit se plaindre ; car , afin que vous le sachiez , les nobles membres de cette Académie ne doivent aucun respect au public; c'est le public qui leur en doit.
Je ne vous parlerai point de cette musique; vous la connoissez. Mais ce dont vous ne sauriez avoir d idée, ce sont les cris affreux , les longs mugissements dont retentit le théâtre durant la représentation. On voit les actrices , presque en convulsion , arracher avec violence ces glapissements de leurs poumons , les poings fermés contre la poitrine , la tête en arrière , le visage enflammé, les vaisseaux gonflés, 1 estomac pantelant : on ne sait lequel est le plus désagréablement affecté, de 1 œil ou de 1 oreille ; leurs efforts font autant souffrir ceux qui les regardent, que leurs chants ceux qui les écoutent; et ce qu il y a de plus inconcevable est que ces hurlements sont presque la seule chose qu'applaudissent les spectateurs. A leurs battements de mains , on les prendroit pour des sourds charmés de saisir par-ci par-là quelques sons perçants, et qui veulent engager les acteurs à les redoubler. Pour moi , je suis persuadé qu'on applaudit les cris d une actrice à l'Opéra comme les tours de force d'un bateleur à la foire : la sensation en est déplaisante et pénible , on souffre tandis qu ils durent; mais on est si aise de les voir finir sans accident qu'on en marque volontiers sa joie. Concevez que cette manière de chanter est employée pour exprimer ce que Quinault a jamais dit de plus galant et de plus tendre. Imaginez les Muses, les Grâces, les Amours, Vénus même, s'exprimant avec