PARTIE II, LETTRE XXIII. /\o
qu il tes faut considérer. Vous connoissez les opéra de Quinault; vous savez comment les divertissements y sont employés : c'est à peu près de même , ou encore pis, chez ses successeurs. Dans chaque acte l'action est ordinairement coupée au moment le plus intéressant par une fête qu'on donne aux acteurs assis, et que le parterre voit debout. Il arrive de là que les personnages de la pièce sont absolument oubliés, ou bien que les spectateurs regardent les acteurs qui regardent autre chose. La manière d'amener ces fêtes est simple : si le prince est joyeux , on prend part à sa joie , et 1 on danse ; s'il est triste , on veut 1 égayer , et 1 on danse. J ignore si cest la mode à la cour de donner le bal aux rois quand ils sont de mauvaise humeur : ce que je sais par rapport à ceux-ci, cest qu'on ne peut trop admirer leur constance stoïque à voir des gavottes ou écouter des chansons, tandis qu'on décide quelquefois derrière le théâtre de leur couronne ou de leur sort. Mais il y a bien d'autres sujets de danses ; les plus graves actions de la vie se font en dansant. Les prêtres dansent, les soldats dansent , les dieux dansent, les diables dansent; on danse jusque dans les enterrements, et tout danse à propos de tout.
La danse est donc le quatrième des beaux-arts employés dans la constitution de la scène lyrique : mais les trois autres concourent à l'imitation; et celui-là quimite-t-il? Rien. Il est donc hors d'oeuvre quand il n'est employé que comme danse; car que font des menuets , des rigaudons , des chaconnes , dans une tragédie? Je dis plus, il n'y seroit pas moins déplace
/jo6 LA NOUVELLE I1ÉLOÏSE.
s il imitoit quelque chose, parceque, de toutes les unités , il n y en a point de plus indispensable que celle du langage ; et un opéra où 1 action se passerait moitié en chant , moitié en danse , serait plus ridicule encore que celui où 1 on parlerait moitié françois , moitié italien.
Non contents d introduire la danse comme partie essentielle de la scène lyrique , ils se sont même efforcés d'en faire quelquefois le sujet principal, et ils ont des opéra appelés ballets qui remplissent si mal leur titre, que la danse n y est pas moins déplacée que dans tous les autres. La plupart de ces ballets forment autant de sujets séparés que d actes, et ces sujets sont liés entre eux par de certaines relations métbàphysiques dont le spectateur ne se douterait jamais si 1 auteur n avoit soin de l'en avertir dans un prologue. Les saisons , les âges , les sens , les éléments ; je demande quel rapport ont tous ces titres à la danse , et ce qu ils peuvent offrir en ce genre à l'imagination. Quelques uns même sont purement allégoriques , comme le rai naval et la folie ; et ce sont les plus insupportables de tous, parcequ avec beaucoup desprit et de finesse ils n ont ni sentiments , ni tableaux , ni situations, ni chaleur, ni intérêt, ni rien de tout ce qui peut donner prise à la musique, flatter le cœur, et nourrir 1 illusion. Dans ces prétendus ballets 1 action se passe toujours en chant, la danse interrompt toujours 1 action, ou ne s y trouve que par occasion, et n imite rien. Tout ce qu il arrive, c'est que ces ballets ayant encore moins d intérêt que les tragédies, cette interruption y est moins remarquée; s ils étoient