PARTIE II, LETTRE XXIII
moins froids, on en seroit pins choqué : mais un défaut convie L'autre, et L'art des auteurs; pour empêcher que la danse ne lasse, est de faire eu sorte que la pièce ennuie.
Ceci me mène insensiblement à des recherches sur la véritable constitution du drame lyrique, trop étendues pour entrer dans cette lettre, et qui me jetteroient loin de mon sujet : j'en ai fait une petite dissertation à paît que vous trouverez ci-jointe ' , et dont vous pourrez causer avec Ilegianino. Il me reste à vous dire sur L'Opéra françois que le plus grand défaut que j'y crois remarquer est un faux goût de magnificence, par lequel on a voulu mettre en représentation Le merveilleux, qui, n'étant fait que pour être imaginé , est aussi bien placé dans un poème épique que ridiculement sur un théâtre. J aurois eu peine à croire, si je ne l'avois vu , qu'il se trouvât des altistes assez imbéciles pour vouloir imiter le char du soleil , et des spectateurs assez enfants pour aller voir cette imitation. La Bruyère ne concevoit pas comment un spectacle aussi superbe que 1 Opéra pouvoit 1 ennuyer à si grands frais. Je le conçois bien , moi , qui ne suis pas un La Bruyère; et je soutiens que, pour tout homme qui n'est pas dépourvu du goût des beauxarts , la musique françoise , la danse et le merveilleux mêlés ensemble , feront toujours de l'Opéra de Paris Je plus ennuyeux spectacle qui puisse exister. Après tout, peut-être n'en faut-il pas aux François de plus parfaits , au moins quant à l'exécution ; non qu ils ne
' Cette dissertation existe dans le Dictionnaire dé musique. Voyez l'article Opéra.
4o8 LA NOUVELLE HÉLOÏSE.
soient très en état de connoître la bonne , mais parcequ'en ceci le mal les amuse plus que le bien. Ils aiment mieux railler qu'applaudir ; le plaisir de la critique les dédommage de l'ennui du spectacle ; et il leur est plus agréable de s en moquer quand ils n'y sont plus , que de s'y plaire tandis qu'ils y sont.
LETTRE XXIV
DE JULIE
Oui , oui , je le vois bien , 1 heureuse Julie t est toujours chère. Ce même feu qui brilloit jadis dans tes yeux se fait sentir dans ta dernière lettre ; j'y retrouve toute l'ardeur qui m'anime , et la mienne s'en irrite encore. Oui, mon ami, le sort a beau nous séparer, pressons nos cœurs 1 un contre l'autre, conservons par la communication leur chaleur naturelle contre le froid de l'absence et du désespoir, et que tout ce qui devroit relâcher notre attachement ne serve qu à le resserrer sans cesse.
Mais admire ma simplicité; depuis que j'ai reçu cette lettre, j'éprouve quelque chose des charmants effets dont elle parle; et ce badinage du talisman, quoique inventé par moi-même , ne laisse pas de me séduire et de me paroître une vérité. Cent fois le jour, quand je suis seule, un tressaillement me saisit comme si je te sentois près de moi. Je m'imagine que tu tiens mon portrait , et je suis si folle que je crois sentir 1 impression des caresses que tu lui fais et des baisers