‹ ŒuvresChapitre 201 sur 279 · PARTIE II, LETTRE XXIV · texte numérisé non relu

PARTIE II, LETTRE XXIV

mie tu lui donnes ; ma bouche croit les recevoir, mon tendre cœur croit les goûter. 0 douces illusions! ô chimères! dernières ressources des malheureux! ah! s'il se peut, tenez -nous lieu de réalité! Vous êtes quelque chose encore à ceux pour qui le bonheur n'est plus rien.

Quant à la manière dont je m'y suis prise pour avoir ce portrait, c'est bien un soin de l'amour; mais crois que s'il étoit vrai qu'il fît des miracles , ce n'est pas celui-là qu'il auroit choisi. Voici le mot de 1 énigme. Nous eûmes il y a quelque temps ici un peintre en miniature venant d'Italie; il avoit des lettres de milord Edouard , qui peut-être en les lui donnant avoit en vue ce qui est arrivé. M. d'Orbe voulut profiter de cette occasion pour avoir le portrait de ma cousine; je voulus l'avoir aussi. Elle et ma mère voulurent avoir le mien , et à ma prière le peintre en fit secrètement une seconde copie. Ensuite, sans m'embarrasser de copie ni d'original, je choisis subtilement le plus ressemblant des trois pour te l'envoyer. C'est une friponnerie dont je ne me suis pas fait un grand scrupule ; car un peu de ressemblance de plus ou de moins n'importe guère à ma mère et à ma cousine ; mais les hommages que tu rendrois à une autre figure que la mienne seroient une espèce d infidélité d'autant plus dangereuse que mon portrait seroit mieux que moi ; et je ne veux point, comme que ce soit, que tu prennes du goût pour des charmes que je n'ai pas. Au reste, il n'a pas dépendu de moi d'être un peu plus soigneusement vêtue; mais on ne m'a pas écoutée, et mon père lui-même a voulu que le portrait demeurât

4lO LA NOUVELLE HÉLOÏSE.

tel qu'il est. Je te prie au moins de croire qu excepté la coiffure, cet ajustement n'a point été pris sur le mien , que le peintre a tout fait de sa grace ? et qU il a orné ma personne des ouvrages de son imagination.

LETTRE XXV

A JULIE

Il faut, chère Julie, que je te parle encore de ton portrait ; non plus dans ce premier enchantement auquel tu fus si sensible, mais au contraire avec le regret d'un homme abusé par un faux espoir, et que rien ne peut dédommager de ce qu il a perdu. Ton portrait a de la grace et de la beauté, même de la tienne, il est assez ressemblant, et peint par un habile homme: mais pour en être content , il faudrait ne te pas conrioître.

La première chose que je lui reproche est de te ressembler et de n'être pas toi, d'avoir ta figure et d'être insensible. Vainement le peintre a cru rendre exactement tes veux et tes traits ; il n'a point rendu ce doux sentiment qui les vivifie, et sans lequel, tout charmants qu ils sont, ils ne seroient rien. C'est dans ton cœur, ma Julie , qu'est le fard de ton visage , et celuilà ne s'imite point. Ceci tient, je l'avoue, à 1 insuffisance de l'art ; mais c'est au moins la faute de l'artiste de n'avoir pas été exact en tout ce qui dépendoit de lui. Par exemple, il a placé la racine des cheveux trop loin des tempes, ce qui donne au front un contour moin?

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