‹ ŒuvresChapitre 236 sur 279 · PARTIE III, LETTRE XIV. /\~ l · texte numérisé non relu

PARTIE III, LETTRE XIV. /\~ l

raire ! j'étois mortel, et j'osois goûter!.... Que vais-je voir maintenant dans ce même asile où tout respirait la volupté dont mon ame étoit enivrée, dans ce même objet qui faisoit et partageoit mes transports? limage du trépas, un appareil de douleur, la vertu malheureuse , et la beauté mourante !

Chère cousine, j épargne à ton pauvre cœur le détail de cette attendrissante scène. Il te vit, et se tut; il l'avoit promis : mais quel silence ! Il se jeta à genoux ; il baisoit tes rideaux en sanglotant ; il élevoit les mains et les yeux; il poussoit de sourds gémissements; il avoit peine à contenir sa douleur et ses cris. Sans le voir, tu sortis machinalement une de tes mains; il s en saisit avec une espèce de fureur; les baisers de feu qu'il appliquoit sur cette main malade t éveillèrent mieux que le bruit et la voix de tout ce qui t'environnoit. Je vis que tu l'avois reconnu ; et, malgré sa résistance et ses plaintes, je larrachai de la chambre à l'instant, espérant éluder 1 idée d une si courte apparition parle prétexte du délire. Mais, voyant ensuite que tu ne m en disois rien , je crus que tu lavois oubliée; je défendis à Babi de t'en parler, et je sais quelle ma tenu parole. Vaine pruJence que l'amour a déconcertée, et qui n'a fait que laisser fermenter un souvenir qu'il n est plus temps d effacer !

Il partit comme il l'avoit promis, et je lui fis jurer qu'il ne s'arréteroit pas au voisinage. Mais, ma chère, ce n'est pas tout; il faut achever de te dire ce qu'aussi bien tu ne pourrais ignorer long-temps. Milord Edouard passa deux jours après; il se pressa pour l'atteindre; il le joignit à Dijon, et le trouva malade.

472 LA NOUVELLE ÏIÉLOÏSE.

L'infortuné avoit gagné la petite-vérole : il m'a voit caché qu'il ne l'avoit point eue, et je te l'avois mené sans précaution. Ne pouvant guérir ton mal , il le voulut partager. En me rappelant la manière dont il baisoit ta main , je ne puis douter qu il ne se soit inoculé volontairement. On ne pouvoit être plus mal préparé ; mais c'était l'inoculation de l'amour, elle fut heureuse. Ce père de la vie la conservée au plus tendre amant qui fut jamais : il est guéri; et, suivant la dernière lettre de milord Edouard , ils doivent être actuellement repartis pour Paris.

Voilà , trop aimable cousine , de quoi bannir les terreurs funèbres qui t'alarmoient sans sujet. Depuis long-temps tu as renoncé à la personne de ton ami , et sa vie est en sûreté. Ne songe donc qu'à conserver la tienne, et à l'acquitter de bonne grâce du sacrifice que ton cœur a promis à l'amour paternel. Cesse enfin d'être le jouet d'un vain espoir, et de te repaître de chimères. Tu te presses beaucoup d être fière de ta laideur; sois plus humble, crois-moi, tu n'as encore que trop sujet de l'être. Tu as essuyé une cruelle atreinte, mais ton visage a été épargné. Ce que tu prends pour des cicatrices ne sont que des rougeurs qui seront bientôt effacées. Je fus plus maltraitée que cela, et cependant tu vois que je ne suis pas trop mal encore. Mon ange, tu resteras jolie en dépit de toi; et i indifférent Wolmai\ que trois ans d'absence n'ont pu guérir <\\\n amour conçu dans huit jours, s'en guérira-t-il en te voyant à toute heure? O, si ta seule ressource est de déplaire, que ton sort est désespéré'

partit: ni, lettiu; xv. 4;3

LETTRE XV

DE JULIE

Gêû est trop, c'en est trop. Ami, tu as vaincu, Je ne suis point à l'épreuve de tant d'amour; ma résistance est épuisée. J'ai fait usage de toutes mes forces ; ma conscience m'en rend le consolant témoignage. Que le ciel ne me demande point compte de plus qu il ne ma donné. Ce triste camr que tu achetas tant de fois, et qui coûta si cher au tien, t'appartient sans réserve; il fut à toi du premier moment où mes yeux te virent; il te restera jusqu'à mon dernier soupir. Tu l'as trop bien mérité pour le perdre, et je suis lasse de servir aux dépens de la justice une chimérique vertu.

Oui, tendre et généreux amant, ta Julie sera toujours tienne, elle t'aimera toujours : il le faut, je le veux , je le dois. Je te rends l'empire que l'amour t'a donné, il ne te sera plus ôté. C'est en vain qu'une voix mensongère murmure au fond de mon ame, elle ne m'abusera plus. Que sont les vains devoirs qu'elle m'oppose contre ceux d'aimer à jamais ce que le ciel m'a fait aimer? Le plus sacré de tous n'est-il pas envers toi? n'est-ce pas à toi seul que j'ai tout promis* le premier vœu de mon cœur ne fut-il pas de ne t'oublier jamais? et ton inviolable fidélité n'est-cile pas un nouveau lien pour la mienne? Ah ! dans le transport d amour qui me rend à toi , mon seul regret est d avoir combattu des sentiments si cliers et si légitimes

4y4 LA NOUVELLE HÉLOÏSE.

Nature , ô douce nature ! reprends tous tes droits , j abjure les barbares vertus qui t'anéantissent. Les penchants que tu m'as donnés seront-ils plus trompeurs qu'une raison qui m'égara tant de fois?

Respecte ces tendres penchants, mon aimable ami ; tu leur dois trop pour les haïr ; mais souffre-s-en le cher et doux partage, souffre que les droits du sang et de 1 amitié ne soient pas éteints par ceux de l'amour. Ne pense point que pour te suivre j'abandonne jamais la maison paternelle; n'espère point que je me refuse aux liens que m impose une autorité sacrée : la cruelle perte de l'un des auteurs de mes jours m'a trop appris à craindre d'affliger l'autre. Non, celle dont il attend désormais toute sa consolation ne contristera point son ame accablée d'ennuis > je n'aurai point donné la mort à tout ce qui me donna la vie. Non , non ; je connois mon crime et ne puis le haïr. Devoir, honneur, vertu, tout cela ne me dit plus rien : mais pourtant je ne suis point un monstre; je suis foiblc et non dénaturée. Mon parti est pris, je ne veux désoler aucun de ceux que j aime. Qu'un père esclave de sa parole et jaloux d'un vain titre dispose de ma main, qu'il a promise; que l'amour seul dispose de mon cœur; que mes pleurs ne cessent de couler dans le sein d'une tendre amie. Que je sois vile et malheureuse; mais que tout ce qui m est cher soit heureux et content s'il est possible. Formez tous trois ma seule existence, et que votre bonheur me fasse oublier ma misère et mon désespoir.

TARTIE III. LETTRE XVI. /|;j

LETTRE XVI

RÉPONSE

Nous renaissons, ma Julie; tous les vrais sentiments de nos âmes reprennent leur cours. La nature nous a conservé l'être, et l'amour nous rend à la vie. En doutois-tu? L osas-tu croire, de pouvoir m ôter ton cour? Va, je le connois mieux que toi, ce cœur que le ciel a fait pour le mien. Je les sens joints par une existence commune qu'ils ne peuvent perdre qu'a la mort. Dcpend-il de nous de les séparer, ni même de le vouloir:' tiennent- ils l'un' à 1 autre par des noeuds que le» hommes aient formés et qu'ils puissent rompre? Non , non, Julie; si le sort cruel nous refuse le doux nom dépoux, rien ne peut nous ôter celui d amants fidèles; il fera la consolation de nos tristes jours, et nous remporterons au tombeau.

Ainsi nous recommençons de vivre pour recommencer de souffrir, et le sentiment de notre existence n'est pour nous qu'un sentiment de douleur. Infortunés ! que sommes-nous devenus? Comment avons-nous cessé d être ce que nous fûmes? Où est cet enchantement de bonheur suprême? Où sont ces ravissements exquis dont les vertus animoient nos feux? Il ne reste de nous que notre amour; l'amour seul reste, et ses charmes se sont éclipsés. Fille trop soumise, amante sans courage, tous nos maux nous viennent de tes erreurs. Hélas! un cœur moins pur t'auroit bien moins égarée ! Oui , c'est l'honnêteté du tien qui nous

perd; les sentiments droits qui le remplissent en ont chassé la sagesse. Tu as voulu concilier la tendresse filiale avec l'indomptable amour; en te livrant à-la-fois à tous tes penchants , tu les confonds au lieu de les accorder, et deviens coupable à force de vertus. O Julie , quel est ton inconcevable empire ! Par quel étrange pouvoir tu fascines ma raison ! même en me faisant rougir de nos feux , tu te fais encore estimer par tes fautes; tu me forces de t'admirer en partageant tes remords.... Des remords!... étoit-ce à toi d'en sentir?... toi que j'aimai.... toi que je ne puis cesser d adorer.... Le crime pourroit-il approcher de ton cœur?. . . Cruelle ! en me le rendant ce cœur qui m'appartient, rends-le-* moi tel qu'il me fut donné.

Que m'as-tu dit?... qu'oses-tu me faire entendre?... Toi, passer dans les bras d'un autre!... un autre te posséder!... N être plus à moi!... ou, pour comble d horreur, n'être pas à moi seul! Moi, j'éprouverais cet affreux supplice!... je te verrais survivre à toi-> même!... Non; j'aime mieux te perdre que te partager.... Que le ciel ne me donna-t-il un courage digne des transports qui m'agitent!... avant que ta main se fût avilie dans ce nœud funeste abhorré par l'amour et réprouvé par l'honneur , j'irais de la mienne te plonger un poignard dans le sein ; j'épuiserais ton chaste cœur d'un sang que n'aurait point souillé l'infidélité. A ce pur sang je mêlerai! celui qui brûle dans mes veines d'un feu que rien ne peut éteindre ; je tomberais dans tes bras ; je rendrais sur tes lèvres mon dernier soupir.. . . je recevrais le tien .... Julie expirante ! . . . ces yeux si doux éteints par les horreurs de la mort!... ce sein,

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