PARTIE III, LETTRE XVI
ce trône de l'amour, déchiré par nia main, versant à gros bouillons le sang et la vie!... ISon, vis et Souffre, porte la peine de ma lâcheté. Non; je voudrois que tu ne fusses plus ; mais je ne pviis t aimer assez pour te poignarder.
O situ connoissois létal de ce cœur serré de détresse I jamais il ne brûla d'un feu si sacré, jamais ton innocence et ta vertu ne lui furent si chères. Je suis amant , je sais aimer, je le sens ; mais je ne suis qu'un homme, et il est au-dessus de la force humaine de renoncer à la suprême félicité. Une nuit, une seule nuit a changé pour jamais toute mon ame. Otc-moi ce dangereux souvenir, et je suis vertueux. Mais cette nuit fatale régne au fond de mon cœur et va couvrir de son ombre le reste de ma vie. Ah Julie ! objet adoré ! s'il faut être à jamais misérables, encore une heure de bonheur, et des regrets éternels !
Ecoute celui qui t aime. Pourquoi voudrions-nous être plus sages nous seuls que tout le reste des hommes, et suivre avec une simplicité d enfants de chimériques vertus dont tout le monde parle et que personne ne pratique? Quoi ! serons-nous meilleurs moralistes que ces foules de savants dont Londres et Paris sont peuplés, qui tous se raillent de la fidélité conjugale et regardent l'adultère comme un jeu ! Les exemples n'en sont point scandaleux; il n'est pas même permis d y trouver à redire ; et tous les honnêtes gens se riroient ici de celui qui, par respect pour ,1e mariage , résisteroit au penchant de son cœur. En effet, disent-ils, un tort qui n'est que dans l'opinion n est-il pas nul quand il est secret? Quel mal reçoit un mari d'une infidélité
qu'il ignore? De quelle complaisance une femme ne rachéte-t-elle pas ses fautes » ? quelle douceur n'emploie-t-elle pas à prévenir ou guérir ses soupçons? Privé d'un bien imaginaire, il vit réellement plus heureux ; et ce prétendu crime dont on fait tant de bruit n'est qu'un lien de plus dans la société.
A Dieu ne plaise , ô chère amie de mon cœur, que je veuille rassurer le tien par ces honteuses maximes! je les abhorre sans savoir les combattre, et ma conscience y répond mieux que ma raison. Non que je me fasse fort d'un courage que je hais, ni que je voulusse d'une vertu si coûteuse : mais je me crois moins coupable en me reprochant mes fautes qu'en m'efforçant de les justifier; et je regarde comme le comble du crime d'en vouloir ôter les remords.
Je ne sais ce que j'écris : je me sens lame dans un état affreux , pire que celui même où jétois avant d'avoir reçu ta lettre. L'espoir que tu me rends est triste et sombre ; il éteint cette lueur si pure qui nous guida tant de fois ; tes attraits s'en ternissent et ne deviennent que plus touchants ; je te vois tendre et malheureuse ; mon cœur est inondé des pleur* qui coulent de tes yeux, et je me reproche avec amertume un bonheur que je ne puis plus goûter qu'aux dépens du tien.
Je sens pourtant qu'une ardeur secrète m'anime en-
' Et où le bon Suisse avoit-il vu cela ? Il y a long-temps que les femmes galantes l'ont pris sur un plus haut ton. Elles commencent par établir fièrement leurs amants clans la maison ; et si l'on daigne V souffrir le mari, c'est autant qu'il se comporte envers eux avec le respect qu'il leur doit. Une femme qui se cacheroit d'un mauvais commerce feroit croire qu'elle en a honte, et seroit déshonore'e ; pas une honnête femme ne voudroil la voir.