PARTIE III, LETTRE XVI
cure et me rend le courage que veulent m'ôter les remords. Chère amie, ah! sais-tu de combien de pertes un amour pareil au mien peut te dédommager? Saistu jusqu'à quel point un amant qui ne respire que pour toi peut te faire aimer la vie? Conçois-tu bien que c'est pour toi seule que je veux vivre, agir, penser, sentir désormais? Non, source délicieuse de mon être, je n aurai plus dame que ton ame, je ne serai plus rien qu'une partie de toi-même , et tu trouveras au fond de mon cœur une si douce existence que tu ne sentiras point ce que la tienne aura perdu de ses charmes. Hé bien! nous serons coupables, mais nous ne serons point méchants ; nous serons coupables , mais nous aimerons toujours la vertu: loin d'oser excuser nos fautes, nous en gémirons, nous le£ pleurerons ensemble, nous les rachèterons, s il est possible, à force d être bienfaisants et bons. Julie! ô Julie! que feroistu? que peux-tu faire? Tu ne peux échapper à mon cœur: n'a-t-il pas épousé le tien?
Ces vains projets de fortune qui m'ont si grossièrement abusé sont oubliés depuis long-temps. Je vais m'occuper uniquement des soins que je dois à milord Edouard : il veut m entraîner en Angleterre ; il prétend que je puis l'y servir. Hé bien! je 1 y suivrai : mais je me déroberai tous les ans ; je me rendrai secrètement près de toi. Si je ne puis te parler, au moins je t'aurai vue; j aurai du moins baisé tes pas; un regard de tes yeux m'aura donné dix mois de vie. Forcé de repartir, en m éloignant de celle que j'aime je compterai pour me consoler les pas qui doivent m'en rapprocher. Ces fréquents vovages donneront le change à ton malheu-
48o LA NOUVELLE HÉLOÏSE.
reux amant; il croira déjà jouir de ta vue en partant pour t aller voir; le souvenir de ses transports F enchantera durant son retour ; malgré le sort cruel , ses tristes ans ne seront pas tout-à-fait perdus ; il n'y en aura point qui ne soient marqués par des plaisirs , et les courts moments qu il passera près de toi se multiplieront sur sa vie entière.
LETTRE XVII
DE MADAME DORBE A l' AMANT DE JULIE.
Votre amante n'est plus ; mais j ai retrouvé mon amie , et vous en avez acquis une dont le cœur peut vous rendre beaucoup plus que vous n'avez perdu. Julie est mariée, et digne de rendre heureux 1 honnête homme qui vient d'unir son sort au sien. Après tant d'imprudences , rendez grâces au ciel qui vous a sauvés tous deux , elle de l'ignominie , et vous du regret de l'avoir déshonorée. Respectez son nouvel état, ne lui écrivez point, elle vous en prie. Attendez quelle vous écrive; c'est ce quelle fera dans peu. Voici le temps où je vais connoitre si vous méritez l'estime que j'eus pour vous , et si votre cœur est sensible à une amitié pure et sans intérêt.