DE JULIE A SON AMI
Vous êtes depuis si long-temps le dépositaire de tous les secrets de mon cœur qu'il ne sauroit plus perdre une si douce habitude. Dans la plus importante occasion de ma vie, il veut s'épancher avec vous : ouvrezlui le vôtre, mon aimable ami; recueillez dans votre sein les longs discours de l'amitié : si quelquefois elle rend diffus l'ami qui parle, elle rend toujours patient L'ami qui écoute.
Liée au sort d'un époux , ou plutôt aux volontés d'un père, par une chaîne indissoluble, j'entre dans une nouvelle carrière qui ne doit finir qu'à la mort. En la commençant, jetons un moment les yeux sur celle que je quitte ; il ne nous sera pas pénible de rappeler un temps si cher; peut-être y trouverai-je des leçons pour bien user de celui qui me reste; peut-être y trouverez-vous des lumières pour expliquer ce que ma conduite eut toujours d obscur à vos yeux. Au moins, en considérant ce que nous fûmes l'un à lautre, nos cœurs n'en sentiront que mieux ce qu'ils se doivent jusqu'à la fin de nos jours.
Il y a six ans à peu près que je vous vis pour la première fois : vous étiez jeune, bien fait, aimable : d'autres jeunes gens m'ont paru plus beaux et mieux faits (pie vous; aucun ne m'a donné la moindre émotion, et mon cœur fut à vous dès la première Mie '. Je crus
M. Rkheu-dson se moque beaucoup de ces attachement* né*
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48a LA NOUVELLE MÉLOÏSE.
voir sur votre visage les traits de lame qu'il falloit à la mienne. Il me sembla que mes sens ne servoient que d'organe à des sentiments plus nobles ; et j'aimai dans vous moins ce que j'y voyois que ce que je croyois sentir en moi-même. Il n'y a pas deux mois que je pensois encore ne m être pas trompée; l'aveugle amour, me disois-je, avoit raison; nous étions faits l'un pour l'autre; je serois à lai si l'ordre humain n'eût troublé les rapports de la nature; et s'il étoit permis à quelqu'un d'être heureux, nous aurions dû 1 être ensemble. Mes sentiments nous furent communs : ils m'auroient abusée si je les eusse éprouvés seule. L'amour que j'ai connu ne peut naître que d'une convenance réciproque et d'un accord des âmes-. On n'aime point si l'on n'est aimé, du moins on n'aime pas long-temps. Ces passions sans retour qui font, dit-on, tant de malheureux, ne sont fondées que sur les sens : si quelques unes pénètrent jusqu'à lame, c'est par des rapports faux dont on est bientôt détrompé. L'amour sensuel ne peut se passer de la possession, et s'éteint par elle. Le véritable amour ne peut se passer du cœur, et dure autant que les rapports qui l'ont fait naître '. Tel fut le nôtre en commençant : tel il sera, j'espère, jusqu'à la fin de nos jours , quand nous l'aurons mieux ordonné. Je vis, je sentis que j'étois aimée et que je
de la première vue, et fondés sur des conformités indéfinissables. C'est fort bien fait de s'en moquer ; mais comme il n'en existe pourtant que trop de cette espèce, au lieu de s'amuser à les nier, ne feroit-on pas mieux de nous apprendre à les vaincre ?
Quand ces rapports sont chimériques , il dure autant que l'illusion qui nous les fait imaginer.