PAR TIF. II!, LETTRE XVIII
dévois relie: la bouche ctoit muette, le reyard étoit contraint, mais le cœur se raisoit entendre. Nous
('■prouvâmes bientôt entre nous ce je ne sais quoi qui rend le silence éloquent, qui fait parler des veux baisses, qui donne une timidité téméraire, qui montre les désirs par la crainte, et dit tout ce qu'il n'ose exprimer. Je sentis mon coeur, et me jugeai perdue à votre premier mot. J aperçus la gène de votre réserve; j approuvai ce respect, je vous en aimai davantage: je ( berrliois à vous dédommager d'un silence pénible et nécessaire sans qui! en coûtât à mon innocence; je forçai mon naturel ; j imitai ma cousine, je devins badine et folâtre comme elle, pour prévenir des explications trop graves et faire passer mille tendres caresses à la faveur de ce feint enjouement. Je voulois vous rendre si doux votre état présent, que la crainte d'en changer augmentât votre retenue. Tout cela me réussit mal : on ne sort point de son naturel impunément. Insensée que j'étois! j'accélérai ma perte au lieu de la prévenir, j'emplovai du poison pour palliatif; et ce qui devoit vous faire taire fut précisément ce qui vous fit parler. J'eus beau, par une froideur affectée, vous tenir éloigné dans le tête-à-tête, cette contrainte même me trahit: vous écrivîtes; au lieu de jeter au feu votre première lettre ou de la porter à ma mère, j'osai l'ouvrir : ce fut là mon crime , et tout le reste fut forcé. Je voulus m'empécher de répondre à ces lettres funestes que je ne pouvois m'empécher de lire. Cet affreux combat altéra ma santé : je vis L'abîme où j'allois me précipiter; j eus horreur de moi-même, et ne pus me résoudre à vous laisser partir. Je tombai dans une sorte
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de désespoir; j'aurois mieux aimé que vous ne fussiez plus que de n'être point à moi : j'en vins jusqu à souhaiter votre mort, jusqu'à vous la demander. Le ciel a vu mon cœur : cet effort doit racheter quelques fautes. Vous voyant prêt à m'obéir, il fallut parler. J'avois reçu de la Chaillot des leçons qui ne me firent que inieux connoitre les dangers de cet aveu. L'amour qui me l'arrachoit m'apprit à en éluder l'effet. Vous fûtes mon dernier refuge; j eus assez de confiance en vous pour vous armer contre ma foiblesse ; je vous crus digne de me sauver de moi-même, et je vous rendis justice. En vous voyant respecter un dépôt si cher, je connus que ma passion ne m'aveugloit point sur les vertus qu'elle me faisoit trouver en vous. Je m'y livrois avec d'autant plus de sécurité, qu il me sembla que nos cœurs se suffisoient 1 un à l'autre. Sûre de ne trouver au fond du mien que des sentiments honnêtes , je goûtois sans précaution les charmes d'une douce familiarité. Hélas ! je ne voyois pas que le mal s invétéroit par ma négligence, et que l'habitude étoit plus dangereuse que l'amour. Touchée de votre retenue, je crus pouvoir sans risque modérer la mienne; dans l'innocence de mes désirs, je pensois encourager en vous la vertu même par les tendres caresses de l'amitié. J'appris dans le bosquet de Clarens que j'avois trop compté sur moi, et quil ne faut rien accorder aux sens quand on veut leur refuser quelque chose. Vn instant, un seul instant embrasa les miens d'un feu que rien ne put éteindre; et si ma volonté résistoit encore, dès-lors mon cœur fut corrompu .