PARTIE III, LETTRE XVIII. /fi-j
mon cœur étoit fait pour la vertu, et qu'il ne pouvoit être heureux sans elle; je succombai par faiblesse et non par erreur; je nous pas même 1 excuse de l'aveuglement. Il ne me restoit aucun espoir; je ne pouvois plus qu'être infortunée. L innocence et l'amour m'etoient également nécessaires ; ne pouvant les conserver ensemble, et voyant votre égarement, je ne consultai que vous dans mon choix , et me perdis pour vous sauver.
M; lis il n'est pas si facile qu'on pense de renoncer à la vertu : elle tourmente long-temps ceux qui l'abandonnent, et ses charmes, qui font les délices des aines pures, font le premier supplice du méchant, qui les aime encore et n'en sauroit plus jouir. Coupable et non dépravée, je ne pus échapper aux remords qui m'attendoient; l'honnêteté me fut chère même après lavoir perdue; ma honte, pour être secrète, ne m en fut pas moins amère, et quand tout l'univers en eût été témoin, je ne l'aurais pas mieux sentie. Je me consolois dans ma douleur comme un blessé qui craint la gangrène , et en qui le sentiment de son mal soutient l'espoir d'en guérir.
Cependant cet état d'opprobre m'étoit odieux. A force de vouloir étouffer le reproche sans renoncer au crime, il m'arriva ce nu'il arrive à toute ame honnête qui s'égare et qui se plaît dans son égarement. Une illusion nouvelle vint adoucir l'amertume du repentir ; j'espérai tirer de ma faute un moyen de la réparer, et j'osai former le projet de contraindre mon père à nous unir. Le premier fi uit de notre amour devoit serrer ce doux lien : je le demandois au ciel
comme le gage de mon retour à la vertu et de notre bonheur commun, je le desirois comme une autre à ma place auroit pu le craindre : le tendre amour, tempérant par son prestige le murmure de la conscience, me consoloit de ma foiblesse par l'effet que j en attendois , et faisoit dune si chère attente le charme et 1 espoir de ma vie.
Sitôt que j'aurois porté des marques sensibles de mon état, j'avois résolu d en faire, en présence de toute ma famille, une déclaration publique à M. Perret1. Je suis timide, il est vrai ; je sentois tout ce qu'il m'en devoit coûter ; mais 1 honneur même animoit mon courage, et j'aimois mieux supporter une fois la confusion que j avois méritée que de nourrir une honte éternelle au fond de mon cœur. Je savois que mon père me donneroit la mort ou mon amant : cette alternative n'avoit rien d'effrayant pour moi; et, de manière ou d'autre , j envisageois dans cette démarche la fin de tous mes malheurs.
Tel étoit, mon bon ami, le mvstère que je voulus vous dérober, et que vous cherchiez à pénétrer avec une si curieuse inquiétude. Mille raisons me forçoient à cette réserve avec un homme aussi emporté que vous, sans compter qu'il ne falloit pas aimer d'un nouveau prétexte votre indiscrète importunité. Il étoit à propos surtout de vous éloigner durant une s périlleuse scène , et je savois bien que vous n'auriez jamais consenti à m'abandonner dans un danger pareil s il vous eût été connu.
Hélas ! je fus encore abusée par une si douce espé-
' Tasteur du lieu.