PARTIE III, LETTRE XVIII
rance. Le ciel rejeta des projets courus dans le crime : je ne méritois pas l'honneur d'être mère; mon attente resta toujours vaine, et il me lut refusé d'expier ma faute aux dépens de ma réputation. Dans le désespoir que j'en conçus, 1 imprudent rendez-vous qui mettoit votre vie en danger fui une témérité que mon 1Y1 amour me voiloit d'une si douce excuse : je m'en prenois à moi du marnais succès de mes vœux, et mon cœur, abusé par ses désirs, ne voyait dans l'ardei r de les contenter que le soin de les rendre un jour légitimes.
Je les crus un instant accomplis : cette erreur fut la source du plus cuisant de mes regrets; et lamoi.r exaucé par la nature non fut que plus cruellement trahi par la destinée. Vous avez su ' quel accident détruisit , avec le germe que je portois dans mon sein , le dernier fondement de mes espérances. Ce malheur marriva précisément dans le temps de notre séparation, comme si le ciel eût voulu m accabler alors de tous les maux que j'avois mérités , et couper à-la-fois tous les liens qui pouvoient nous unir.
Votre départ fut la fin de mes erreurs ainsi que de mes plaisirs ; je reconnus , mais trop tard , les chimères qui m avoient abusée. Je me vis aussi méprisable que je 1 étois devenue , et aussi malheureuse que je devois toujours 1 être avec un amour sans innocence et des désirs sans espoir qu'il inétoit impossible déteindre. Tourmentée de mille vains regrets, je renonçai à des réflexions aussi douloureuses qu'inutiles : je ne valois plus la peine que je songeasse à
' 1 ■ i suppose d'autres lettres nue nous n'avons pas.
4yO LA NOUVELLE HÉLOÏoE.
moi-même, je consacrai ma vie à m'occuper de vous. Je navois plus d'honneur que le vôtre , plus d'espérance qu'en votre bonheur; et les sentiments qui me venoient de vous étoient les seuls dont je crusse pouvoir être encore émue.
L'amour ne m'aveugloit point sur vos défauts, mais il me les rendoit chers ; et telle étoit son illusion , que je vous aurois moins aimé si vous aviez été plus parfait. Je connoissois votre cœur, vos emportements ; je savois qu'avec plus de courage que moi vous aviez moins de patience , et que les maux dont mon ame étoit accablée mettroient la vôtre au désespoir ; c'est par cette raison que je vous cachai toujours avec soin les engagements de mon père ; et , à notre séparation , voulant profiter du zèle de milord Edouard pour votre fortune et vous en inspirer un-pareil à vous-même, je vous flattai d'un espoir que je navois pas. Je fis plus ; connoissant le danger qui nous menaçoit, je pris la seule précaution qui pouvoit nous en garantir; et, vous engageant avec ma parole ma liberté autant qu'il m étoit possible , je tachai d'inspirer à vous de la confiance, à moi de la fermeté , par une promesse que je n'osasse enfreindre et qui put vous tranquilliser. C'étoit un devoir puéril, j'en conviens, et cependant je ne m'en serois jamais départie. La vertu est si nécessaire à nos cœurs, que, quand on a une fois abandonné la véritable, on s'en fait ensuite une à sa mode, et l'on y tient plus fortement peut-être , parcequ'elle est de notre choix.
Je ne vous dirai point combien j'éprouvai d'agitations depuis votre éloignement : la pire de toutes étoit