PARTIE III, LETTRE XVIII. 4<J
la crainte d'être oubliée. Le séjour où vous étiez me faisoit trembler ; votre manière d'y vivre augmentait mon effroi ; je croyois déjà vous voir avilir jusqu'à n'être plus qu'un homme à bonnes fortunes. Cette ignominie m étoit plus cruelle que tous mes maux; j aurois mieux aimé vous savoir malheureux que méprisable ; après tant de peines auxquelles j étois accoutumée , votre déshonneur étoit la seule (pie je ne pouvois supporter.
Je fus rassurée sur des craintes que le ton de vos lettres commençoit à confirmer; et je le fus par un moyen qui eût pu mettre le comble aux alarmes d une autre. Je parle du désordre où vous vous laissâtes entraîner, et dont le prompt et libre aveu fut de toutes les preuves de votre franchise celle qui ma le plus touchée. Je vous connoissois trop pour ignorer ce qu'un pareil aveu devoit vous coûter, quand même j aurois cessé de vous être chère ; je vis que l'amour, vainqueur de la honte, avoit pu seul vous l'arracher. Je jugeai qu'un cœur si sincère étoit incapable d'une infidélité cachée; je trouvai moins de tort dans votre faute que de mérite à la confesser, et, me rappelant vos anciens engagements , je me guéris pour jamais de la jalousie.
Mon ami, je n'en fus pas plus heureuse; pour un tourment de moins , sans cesse il en renaissoit mille autres, et je ne connus jamais mieux combien il est insensé de chercher dans l'égarement de son cœur un repos qu'on ne trouve que dans la sagesse. Depuis long- temps je pleurois en secret la meilleure des mères , qu'une langueur mortelle consumoit insensi-
blement. Babi, à qui le fatal effet de ma chute m'avoit forcée à me confier, me trahit et lui découvrit nos amours et mes fautes. A peine eus-je retiré vos lettres de chez ma cousine, quelles furent surprises. Le témoignage étoit convaincant ; la tristesse acheva doter à ma mère le peu de forces que son mal lui avoit laissées. Je faillis expirer de regret à ses pieds. Loin de mVxposer à la mort que je rnéritois , elle voila ma honte, et se contenta d en gémir: vous-même, qui laviez si cruellement abusée , ne pûtes lui devenir odieux. Je fus témoin de l'effet que produisit votre lettre sur son cœur tendre et compatissant. Hélns ! elle desiroit votre bonheur et le mien. Elle tenta plus dune fois... Que sert de rappeler une espérance à jamais éteinte? Le ciel en avoit autrement ordonné. Elle finit ses tristes jours dans la douleur de n'avoir pu fléchir un époux sévère, et de laisser une fille si peu digne d'elle.
Accablée dune si cruelle perte , mon ame n'eut plus de force que pour la sentir; la voix de la nature gémissante étouffa les murmures de l'amour. Je pris dans une espèce d horreur la cause de tant de maux ; je voulus étouffer enfin l'odieuse passion qui me les avoit attirés, et renoncer à vous pour jamais. Il le falloit, sans doute ; n'avois-je pas assez de quoi pleurer le reste de ma vie , sans chercher incessamment de nouveaux sujets de larmes? Tout sembloit favoriser ma résolution. Si la tristesse attendrit lame , une profonde affliction l'endurcit. Le souvenir de ma mère mourante effaçoit le vôtre ; nous étions éloignés ; l'espoir m'avoit abandonnée. Jamais mon incompa-