‹ ŒuvresChapitre 245 sur 279 · PARTIE III, LETTRE Win. 4'J · texte numérisé non relu

PARTIE III, LETTRE Win. 4'J

rable amie ne fut si sublime ni si digne d'occuper

seule tout mon cœur; sa vertu, sa raison, son amitié, ses tendres caresses, sembloient ravoir purifié : je vous crus oublié, je me crus guérie. Il étoit trop tard; ce que j avois pris pour la froideur d un amour éteint n étoit que 1 abattement du désespoir.

Comme un malade qui cesse de souffrir en tombant en Ibiblesse, se ranime à de plus vives douleurs, je sentis bientôt renaître toutes les miennes quand mon père m eut annoncé le prochain retour de M. de Wolmar. Ce lut alors (pie 1 invincible amour me rendit des forces que je croyois n avoir plus. Pour la première fois de ma vie j osai résister en face à mon père ; je lui protestai nettement que jamais M. de Wolmar ne me seroit rien , que j étois déterminée à mourir fille, qu il étoit maître de ma vie, mais non pas de mon cœur, et que rien ne me feroit changer de volonté. Je ne vous parlerai ni de sa colère ni des traitements que j eus à souffrir. Je fus inébranlable : ma timidité surmontée ni avoit portée à 1 autre extrémité; et si j avois le ton moins impérieux que mon père , je 1 avois tout aussi résolu.

Il vit que j avois pris mon parti, et qu il ne gagnerait rien sur moi par autorité. Un instant je me crus délivrée de ses persécutions; mais que devins -je quand tout-à-coup je vis à mes pieds le plus sévère des pères attendri et fondant en larmes? Sans me permettre de me lever il nie serroit les genoux, et, fixant ses yeux mouillés sur les miens , il me dit dune voix touchante que j'entends encore au -dedans de moi : Ma fille , respecte les cheveux blancs de ton

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malheureux père ; ne le fais pas descendre avec don leur au tombeau , comme celle qui te porta dans son sein : ah ! veux-tu donner la mort à toute ta famille?

Concevez mon saisissement. Cette attitude, ce ton, ce geste, ce discours, cette affreuse idée, me bouleversèrent au point que je me laissai aller demi-morte entre ses bras , et ce ne fut qu'après bien des sanglots dont j étois oppressée que je pus lui répondre dune voix altérée et foible : O mon père ! j'avois des armes contre vos menaces, je n'en ai point contre vos pleurs ; c'est vous qui ferez mourir votre fille. •

Nous étions tous deux tellement agités que nous ne pûmes de long-temps nous remettre. Cependant, en repassant en moi-même ses derniers mots , je conçus qu il étoit plus instruit que je navois cru , et , résolue de me prévaloir contre lui de ses propres connoissances, je me préparois à lui faire, au péril de ma vie , un aveu trop long-temps différé , quand , m'arrétant avec vivacité comme s'il eût prévu et craint ce que j allois lui dire, il me parla ainsi :

« Je sais quelle fantaisie indigne dune fille bien « née vous nourrissez au fond de votre cœur : il est « temps de sacrifier au devoir et à l'honnêteté une « passion honteuse qui vous déshonore et que vous « ne satisferez jamais qu'aux dépens de ma vie. Écou- « tez une fois ce que 1 honneur d'un père et le vôtre « exigent de vous , et jugez-vous vous-même.

« M. de Wolrnar est un homme d'une grande nais- « sance , distingué par toutes les qualités qui peuvent « la soutenir, qui jouit de la considération publique, « et qui la mérite. Je lui dois la vie; vous savez lés en-

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