PARTIE III,. LETTKE XVIII. 4<P
« gagements que j'ai pris avec lui. Ce cju il faut vous <> apprendre encore, c'est qu'étant allé dans son pays « pour mettre ordre à ses affaires, il s'est trouvé enve- «' loppé dans la dernière révolution , qu il y a perdu ses « biens, qu'il n'a lui-même échappé à l'exil en Sibérie « que par un bonheur singulier, et qu'il revient avec « le triste débris de sa fortune , sur la parole de son « ami qui n en manqua jamais à personne. Prescrivez» « moi maintenant la réception qu'il faut lui faire à son » retour. Lui dirai-je : Monsieur, je vous promis ma « fille tandis que vous étiez riche; mais à présent que « vous n'avez plus rien , je me rétracte , et ma fille ne « veut point de vous? Si ce n'est pas ainsi que j'énonce « mon refus, c'estainsi qu onlinterprétera : vos amours « allégués seront pris pour un prétexte , ou ne seront « pour moi qu'un affront de plus ; et nous passerons, « vous pour une fille perdue , moi pour un malhonnête « homme qui sacrifie son devoir et sa foi à un vil inté- « rêt, £t joint lingratitude à l'infidélité. Ma fille, il est « trop tard pour finir dans 1 opprobre une vie sans « tache , et soixante ans d'honneur ne s'abandonnent « pas en un quart d'heure.
« Voyez donc , continua-t-il , combien tout ce que « vous pouvez me dire est à présent hors de propos ; « vovez si des préférences que la pudeur désavoue et « quelque feu passager de jeunesse peuvent jamais être « mis en balance avec le devoir d une fille et l'honneur « compromis d'un père. S'il n'étoit question pour l'un « des deux que d'immoler son bonheur à lautre , ma « tendresse vous disputeroit un si doux sacrifice; mais ,
4yG LA NOUVELLE IIÉLOÏSE.
« mon enfant, 1 honneur a parlé, et, dans le sang dont
« tu sors , c'est toujours lui qui décide. »
Je ne manquois pas de bonnes réponses à ce discours ; mais les préjugés de mon père lui donnent des principes si différents des miens , que des raisons qui me sembloient sans réplique ne l'auroient pas même ébranlé. D'ailleurs, ne sachant ni d'où lui venoient les lumières qu il paroissoit avoir acquises sur ma conduite, ni jusqu'où elles pouvoient aller , craignant, à son affectation de nïinterrompre , qu'il n'eût déjà pris son parti sur ce que j'avois à lui dire, et, plus que tout cela , retenue par une honte que je n'ai jamais pu vaincre, j'aimai mieux employer une excuse qui me parut plus sûre , parcequ'elle étoit plus selon sa manière de penser. Je lui déclarai sans détour l'engagement que j'avois pris avec vous ; je protestai que je ne vous manquerois point de parole, et que, quoi qu'il pût arriver, je ne me rnarierois jamais sans votre consentement.
En effet, je inaperçus avec joie que mon scrupule ne lui déplaisoit pas : il me fit de vifs reproches sur ma promesse, mais il n'y objecta rien; tant un gentilhomme plein d'honneur a naturellement une haute idée de la foi des engagements , et regarde la parole comme une chose toujours sacrée. Au lieu donc de s amuser à disputer sur la nullité de cette promesse , dont je ne serois jamais convenue, il m'obligea d'écrire un billet , auquel il joignit une lettre qu'il fit partir sur-le-champ. Avec quelle agitation n'attendis-je point \ otre réponse ! combien je fis de vœux pour vous trouver moins de délicatesse que vous ne deviez en avoir! Mais je vous connoissois trop pour douter de votre