‹ ŒuvresChapitre 247 sur 279 · PARTIE III, LETTRE XVIII. [g · texte numérisé non relu

PARTIE III, LETTRE XVIII. [g

obéissance, et je savois que, plus le sacrifice exigé vous seroil pénible; plus vous série/, prompt à vous l'imposer. La réponse vint; elle me lut cachée durant ma maladie: après mou rétablissement nies craintes lurent eoniirinées, et il ne nie resta plus d excuses. Au moins mon père me déclara qu'il n'en recevrait plus; et avec I ascendant que le terrible mot qu'il m'a* voit dit lui donnoit sur mes volontés, il me fit jurer que je ne tlirois rien à M. de Wolmar qui pût le détourner de ni épouser : car, ajouta-t-il, cela lui paroîtroit un jeu concerté entre nous, et, à quelque prix que ce soit, ii faut que ce mariage s'achève, ou que je meure de douleur.

Vous le savez, mon ami , ma santé, si robuste contre la fatigue et les injures de L'air, ne peut résister aux intempéries des passions , et c'est dans mon trop sensible cœur qu'est la source de tous les maux et de mon corps et de mon âme. Soit que de longs chagrins eussent corrompu mon sang, soit que la nature eut pris ce temps pour L'épurer d'un levain funeste, je me sentis fort incommodée à la fin de cet entretien. En sortant de la chambre de mon père je m efforçai pour vous écrire un mot, et me trouvai si mal qu'en me mettant au lit j'espérai ne m'en plus relever. Tout le reste vous est trop connu; mon imprudence attira la vôtre. Vous vîntes ; je vous vis , et crus n'avoir fait qu un de ces rêves qui vous offroient si souvent à moi durant mon délire. Mais quand j'appris que vous étiez venu , que je vous avois vu réellement, et que, voulant partager le mal dont vous ne pouviez me guérir, vous laviez pris à dessein . je ne pus supporter cette vi. 3a

4g8 LA NOUVELLE HÉLOÏSE.

dernière épreuve ; et voyant un si tendre amour survivre à l'espérance, le mien, que j'avois pris tant de peine à contenir, ne connut plus de frein, et se ranima bientôt avec plus d'ardeur que jamais. Je vis qu'il falloit aimer malgré moi; je sentis qu'il falloit être coupable; que je ne pouvois résister ni à mon père ni à mon amant, et que je n'accorderois jamais les droits de l'amour et du sang qu aux dépens de l'honnêteté. Ainsi tous mes bons sentiments achevèrent de s éteindre, toutes mes facultés s'altérèrent, le crime perdit son horreur à mes yeux ; je me sentis tout autre au-dedans de moi ; enfin les transports effrénés d'une passion rendue furieuse par les obstacles , me jetèrent dans le plus affreux désespoir qui puisse accabler une arae ; j osai désespérer de la vertu. Votre lettre , plus propre à réveiller les remords qu'à les prévenir, acheva de m'égarer. Mon cœur étoit si corrompu que ma raison ne put résister aux discours de vos philosophes ; des horreurs dont lidée n'a voit jamais souillé mon esprit osèrent s'y présenter. La volonté les combattoit encore , mais l'imagination s accoutumoit à les voir; et si je ne portois pas d'avance le crime au fond de mon cœur, je n'y portois plus ces résolutions généreuses qui seules peuvent lui résister.

J'ai peine à poursuivre : arrêtons un moment. Rappelez-vous ces temps de bonheur et d'innocence où ce feu si vif et si doux dont nous étions animés épuroit tous nos sentiments , où sa sainte ardeur ' nous rendoit la pudeur plus chère et l'honnêteté plus aimable,

' Sainte ardeur! Julie, ah! Julie, quel mot pour une femme aussi bien guérie que vous croyez l'être !

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